MODERNITÉ DE JOB
Jb 13, 18-28
(17 août 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e voudrais méditer sur l'aspect extrêmement moderne du texte de Job que nous avons entendu tout à l'heure. Nous trouvons ici un passage-clé du livre où Job en a assez d'entendre les vieilles sornettes de ses amis qui ont ramené sans cesse tous ces bons arguments théologiques qui consistent à dire que si Job est malheureux, il ne devrait pas se plaindre. Sûrement qu'il y a de bonnes raisons et que même si humainement on ne perçoit pas ces bonnes raisons, Dieu Lui, dans sa hauteur, dans son pouvoir de scruter toute chose avec une précision infaillible, du haut de sa transcendance, est capable de voir pourquoi Il punit. Job en a assez de tout cela et il coupe court à l'argumentation de ses amis. Déjà hier, il les a traités de charlatans et de médecins, ce qui dans le langage de l'antiquité, vu l'estime dans laquelle on tenait les médecins dans le monde juif, était une injure assez corsée.
Aujourd'hui Job s'en prend lui-même à Dieu. Non seulement il a dit à ses amis de se taire, mais il ne veut pas que Dieu Lui-même utilise sa transcendance comme un moyen de justification. Je crois que là nous touchons un aspect extrêmement moderne de la pensée de Job. Nous aussi, par rapport aux siècles passés, nous sommes souvent exactement dans la même situation que Job. Nous ne voulons plus entendre ces arguments qui se résument à peu près à celui "des ombres au tableau". S'il y a des souffrances, c'est parce qu'il faut des passages à vide, des passages noirs, comme il faut des ombres pour faire ressortir les couleurs d'un tableau. Par conséquent, Dieu qui est un peintre merveilleux, qui est un artiste sans égal, sait de temps en temps doser exactement les taches d'ombre pour que le tableau final du Royaume de Dieu apparaisse dans l'éclat de toutes les couleurs. Cela, nous ne le supportons plus. Et nous avons raison, nous sommes comme Job.
La transcendance de Dieu ne peut pas être une excuse fondatrice de la souffrance. C'est pour cela que Job dit : "Fais-moi deux concessions : écarte ta main qui pèse sur moi et ne m'épouvante plus par ta terreur!" C'est cela que cela veut dire. Si je veux régler le problème du mal et de ma souffrance, ce n'est pas en trouvant des arguments d'un pouvoir supérieur et incontestable. C'est que je veux regarder Dieu face à face. Et c'est précisément cela le résultat de tout le livre de Job. Job dit à ses amis : ni vous, ni Dieu ne pouvez invoquer la transcendance divine comme une raison suffisante de mes souffrances et précisément je demande à Dieu de le voir à visage découvert. Et c'est ce qui arrivera. A la fin, Dieu se dévoilera dans le cri de foi de Job : "Dans ma chair, je verrai Dieu !" Et effectivement Dieu se manifeste à Job, Il se manifeste face à face. Bien sûr, Il n'a rien renié de sa transcendance, Il n'a rien renié de sa supériorité, mais Il accepte de voir l'homme qui souffre face à face.
C'est un aspect extraordinaire du livre de Job qui ouvre directement à la révélation chrétienne. Nous aussi, aujourd'hui, lorsque nous nous posons le problème du mal, nous ne pouvons pas invoquer des raisons d'état supérieures, une sorte de politique divine dont les ressorts et les secrets seraient inconnaissables, secret d'Etat, et qui justifierait simplement une manipulation de souffrance et de vivisection que nous subissons dans nos existences. En réalité le problème est celui-ci. C'est que Dieu a accepté de comparaître en jugement face à face devant l'homme et que le visage de ce Dieu, lorsqu'Il était en face de l'homme, était aussi un visage de souffrance.
C'est la seule réponse que nous ayons au problème du mal. Elle ne vient pas de nous. Elle ne vient pas d'une manière de trafiquer la transcendance de Dieu pour justifier n'importe quoi. Elle vient de Dieu Lui-même qui accepte de nous apparaître face à face dans un visage humain, marqué par la souffrance, la mort et la croix.
Ce texte de Job nous pouvons le relire, le méditer, l'approfondir précisément en ne perdant jamais de vue tout cela. Toute considération sur le problème du mal est de la souffrance, qui ferait de Dieu une sorte de grand gestionnaire et d'ingénieur en marketing pour arriver à des résultats économiques intéressants dans le Royaume de Dieu, est a priori fausse et il faut la rejeter. Nous n'avons rien à faire de telles explications. Elles sont stupides et à la limite blasphématoires de la transcendance de Dieu Par contre, si nous acceptons de dire à Dieu : "Je veux que Tu te dévoiles face à face !" alors nous épousons au plus vrai le cri de souffrance de toute l'humanité. Et parce que nous sommes chrétiens, parce que nous croyons au Christ Fils de Dieu, nous croyons que Dieu, puisqu'Il a été capable de se révéler face à face sans se voiler derrière sa transcendance, et de prendre un visage de souffrance, permettra que chacun d'entre nous, au creux même de sa souffrance, puisse faire, aujourd'hui encore, la même expérience que Job.
AMEN