VISAGES DE DIEU

Jb 11, 13-22

(12 août 1989)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L

a plupart du temps, les hommes se font de Dieu une idée d'un être tout-puissant qui "fait la pluie et le beau temps", qui est à l'origine immédiate de tous les événements du monde et de notre vie, qui punit les uns par maladies, souffrances, épreuves et récompense les autres par le bonheur. Quand il nous arrive quelque chose de désagréable, nous disons : "Qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu pour qu'Il m'envoie cette épreuve ?" ce qui prouve bien que, spontanément, nous pensons que Dieu est responsable, de façon immédiate, de tout ce qui nous arrive de désagréable comme aussi de bienfaisant, de bénéfique.

       Cette attitude assez répandue est l'attitude classique de l'homme en face de Dieu. Partant d'un a priori absolu, la toute-puissance de Dieu, on pense que Dieu peut, à son gré, orienter les événements et qu'il permet les événements défavorables pour nous punir. Cette attitude classique est celle de presque toutes les religions anciennes et c'était aussi celle du Judaïsme pendant une première période dont les amis de Job sont un écho. Un homme intègre voit s'abattre sur lui toutes sortes de malheurs : il perd ses enfants, ses biens, sa santé, il se retrouve "pauvre comme Job" c'est-à-dire seul, n'ayant aucun secours sur la terre.

       Le livre de Job est un tournant décisif dans la Révélation de l'Ancien Testament parce que Job est précisément sans péché, si tant est que cela soit possible, du moins pas de faute proportionnée aux épreuves qu'il subit. En face de la conception traditionnelle de Dieu, Job ne cesse de crier son innocence et par conséquent son scandale et sa révolte devant un tel visage de Dieu. Le livre de Job se contente de poser le problème et il le pose avec une acuité telle qu'on ne pourra plus jamais ensuite se contenter de la réponse traditionnelle. Il est certain que beaucoup d'hommes et de femmes subissent des épreuves sans avoir une culpabilité proportionnée. Alors il faut se poser la question : Pourquoi Dieu envoie-t-Il ces épreuves ? ou plus exactement : "Est-ce Dieu qui envoie ces épreuves ?" 

       Si nous imaginons que Dieu, sous prétexte que notre conception de Dieu est faussée au départ, qu'il serait tout-puissant, toute-puissance que nous imaginons à la manière d'une puissance humaine c'est-à-dire imaginant que Dieu peut faire n'importe quoi, que les cercles soient carrés, que nous vivions ou nous mourions, tout cela dépendrait d'une décision arbitraire de Dieu qui serait comme un immense manitou tirant les ficelles d'un monde de marionnettes, est-ce que cette conception d'un Dieu qui ferait n'importe quoi est vraie ? L'expérience nous montre qu'il y a beaucoup de malheurs beaucoup de souffrances dans le monde et que si tout cela venait de Dieu, Dieu serait foncièrement injuste, Dieu serait un tyran contre lequel Job se révolte à juste titre. Toutes les fois que nous nous révoltons contre cette image de Dieu parce qu'elle est inacceptable parce qu'elle ne correspond pas à ce que nous attendons de Lui, nous avons raison, comme Job avait raison de se révolter. Et Dieu Lui-même donne raison à Job contre ses amis.

       C'est dans l'évangile seulement que Jésus nous dira que Dieu n'est pas un tyran qui punit ou qui récompense, ou pire qui déchaîne les événements au hasard de son arbitraire et d'une façon injuste, Dieu est amour. "Venez à Moi, vous tous qui souffrez, vous tous qui peinez et qui ployez sous le fardeau ! Venez et je vous donnerai le repos !" Non pas un repos, une consolation facile en écartant les épreuves mais une consolation beaucoup plus profonde parce que Jésus partage notre épreuve, parce qu'Il se met sous le joug et sous le fardeau de nos souffrances, parce que Jésus fait cela par amour et parce que nous avons, par la loi de l'amour à être vainqueurs de ces épreuves et de tout ce mal qui nous accable. C'est là le mystère de l'évangile : l'amour est plus fort que tout le mal. La force de l'amour n'est pas une force qui se déploie en luttant contre le mal ou en le supprimant, mais c'est une force beaucoup plus profonde qui atteint le cœur de l'homme et qui lui permet de vivre ce qui se passe, en particulier les souffrances et les épreuves qui ne viennent pas de Dieu mais des événements naturels, de vivre cela en union avec Dieu, en apprenant à y mettre beaucoup d'amour et à être, de cette manière-là, vainqueur du mal.

       Restons sur cette conviction que Dieu n'est pas Celui qui déchaîne arbitrairement le bien ou le mal. Dieu est Celui qui nous aime et qui vit avec nous notre vie de bien comme notre vie de malheur et de souffrance, nous apprenant ainsi à approfondir notre relation avec Lui.

       AMEN