JOB ET LA PUISSANCE DE DIEU

Jb 1, 13-22

(5 juillet 1989)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

L

e prologue du livre de Job situe l'action dans un pays inconnu, Hus, dont rien ne nous permet de situer exactement cette ville. Aucun terme sémite de l'époque ne ressemble à cette ville. Nous pouvons parier que l'auteur a récupéré une histoire ancienne qui devait circuler et qui racontait, de façon mythique ou réelle, l'histoire d'un certain Job.

 Aujourd'hui nous avons entendu des termes beaucoup plus juifs, le Seigneur, secret du nom de Dieu. Nous pouvons donc entendre par là que ce petit prologue, venant peut-être des fins fonds de la sagesse humaine, a été interprété et relu à la lumière même de la révélation biblique dont les juifs sont les héritiers.

       Toutefois nous pourrions le lire comme les anciens, et si nous le lisions comme eux en dehors de la sagesse biblique, et nous pourrions découvrir que, finalement, Job est un héros. Il est facile de rejeter Job du côté de l'héroïsme et de rester, nous, du côté de ceux qui ne sont pas concernés par l'héroïsme, de sorte que la Révélation ne nous touche plus. Le verset que nous avons entendu est repris dans les funérailles juives : "Nu je suis sorti du sein maternel, nu j'y retournerai. Le Seigneur avait donné, le Seigneur a repris : que le Nom du Seigneur soit béni!" Verset typiquement juif, verset propre à la liturgie juive.

       Ce texte peut être lu de deux façons. Dans un premier abord, nous pourrions penser que Job est suffisamment fort pour tenir quand Satan, avec la permission du Seigneur, lui enlève ses biens matériels, ses troupeaux de bœufs ou d'ânesses, puis sa famille, ses fils et ses filles et que sa maison est détruite par un ouragan. La réflexion porte sur : qu'est-ce qui peut attacher l'homme à Dieu ? Si on enlevait les différents "vêtements" qui protègent Job, qu'est-ce qui tiendrait encore dans l'attachement que l'homme porte à Dieu ? C'est sur cela que porte la sagesse de ce prologue. C'est une réflexion sapientielle donc de relation entre Dieu et l'homme. Qu'est-ce qui fait que l'homme croit en Dieu ? Or, même dépossédé de tous les vêtements de biens matériels ou affectifs, Job continue de confesser sa foi. Plus loin, c'est à sa santé et à son corps que Satan s'en prendra. Job sera couvert d'ulcères et là encore Job ne répond plus rien à Dieu, mais il traitera sa femme de folle quand celle-ci lui demandera de maudire Dieu qui ne peut le sauver. Non, ce n'est pas une question d'héroïsme, c'est une question de conception de Dieu. Pour Job, le problème n'est pas d'être ou non un héros, le problème c'est qu'il croit en la puissance de Dieu même si celle-ci revêt souvent un caractère irrationnel.

       Et nous, nous voulons toujours associer l'idée de puissance de Dieu à quelque chose de rationnel ou de raisonnable. La leçon de ce prologue est que la puissance de Dieu est telle, même si les apparences sont contraires, qu'il y a quelque chose de fondamentalement incompréhensible dans la façon dont elle se déploie. Nous devons y croire quand même. La question ne porte pas sur l'héroïsme mais sur la relation de l'homme avec Dieu, sur la foi indéracinable de Job en la puissance de Dieu. La puissance de Dieu, comme sa bénédiction, entoure toute la vie de l'homme, malgré les apparences de déchéance, de faiblesse que peut revêtir cette vie humaine.

       Pour nous il est difficile de renouer avec une telle conception de Dieu. Mais la révélation biblique se trace, se dessine au travers même des échecs ou des illusions, pour affirmer coûte que coûte et vaille que vaille que Dieu est plus puissant que l'apparence ne nous le laisse penser. C'est pourquoi, avant de déduire que Dieu est moins puissant parce que les apparences sont contraires, nous avons à affirmer en toute chose, la puissance de Dieu.

       En cette eucharistie, où la puissance indéniable de Dieu vient transformer ce pain et ce vin en son corps et en son sang, reconnaissons qu'elle ne nous est pas compréhensible que nous ne pouvons pas la cerner, mais qu'elle nous donne la vie, la vie qui nous sauve.

       AMEN