SOLlTUDE DE L'HOMME ET SOLLICITUDE DE DIEU
Jb 42, 7-10
(26 octobre 2000)
Homélie du Frère Yves HABERT
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V |
oilà plus d'un mois que nous accompagnons Job dans sa plainte. Voilà plus d'un mois que sa plainte fait écho aussi à nos propres plaintes et que son malheur parle de notre propre malheur. Voilà plus d'un mois que nous écoutons cet homme confronté au mal absolu. Job n'est pas une fiction littéraire, on peut le serrer dans nos bras, il a fallu plus de quarante chapitres pour qu'on puisse le serrer dans nos bras. Tout à coup cette plainte qui aurait pu résister à dix ou vingt lectures elle nous touche en plein cœur. Il ne faudrait pas maintenant que Job est rétabli dans ses biens, et qu'il peut enfin goûter cette félicité, entouré de ses fils et de ses filles, que nous le lâchions maintenant, comme on lâche quelqu'un à qui tout sourit, comme si on pouvait oublier qu'il est passé par la grande épreuve. Il nous faut encore le tenir dans nos bras quand la félicité le comble, il ne faut pas rester comme certains à la croix, il faut aussi passer par la résurrection particulière qu'il expérimente déjà à travers les images matérialistes, mais après tout, c'est peut-être parce que nous ne sommes pas privés de tout ce qui a manqué à Job que nous trouvons ces images un peu matérialistes ?
Pour quitter Job aujourd'hui, la liturgie a une trouvaille un peu géniale, extrêmement intéressante et éclairante. La liturgie fait le parallèle entre Job et l'enfant prodigue. Deux figures, deux solitudes. Solitude pour Job qui n'a personne pour l'accompagner, et solitude pour cet enfant qui se trouve dans le pays de la dissemblance, seul, sans personne pour l'accompagner. Deux solitudes qui sont entourées d'une même sollicitude. Deux solitudes qui sont confrontées au mal et au péché, deux solitudes dont les libertés sont éprouvées. Job est tenté par son mal, et il n'a pas péché, le fils prodigue est tenté par son péché, et il a succombé. A chaque fois l'homme est tenté, que ce soit dans le mal ou dans le péché, que ce soit de sa faute ou non, à chaque fois il est éprouvé, à chaque fois, c'est Dieu qui est aussi tenté, et à chaque fois c'est Dieu qui répond en laissant toute sa confiance dans l'homme, à chaque fois, Dieu garde une très haute idée de l'homme. Dans le livre de Job, il veut que ce soit la victoire de Job, et dans l'évangile de saint Luc, Il veut que ce soit la victoire de cet homme qui se retourne, et à chaque fois, il y a une sollicitude, il y a la grâce pour soutenir le juste innocent, persécuté, soumis au mal, pour retourner le cœur d'un pécheur. C'est comme si le juste et le pécheur se donnaient la main, chaque fois ces deux solitudes sont ramenées à un face à face. Job est ramené à ce face à face particulier, il n'y a plus que Dieu comme interlocuteur, et le petit enfant prodigue au milieu de ses cochons, tout d'un coup ne plus avoir comme interlocuteur que son Père. Il redécouvre sa dignité de fils.
A chaque fois aussi il y a un reproche. Le reproche est cinglant pour les trois amis de Job, ils sont priés de reprendre leurs copies, ils sont invités à revoir leur théologie, ils sont priés de sacrifier parce qu'ils n'ont pas compris la sollicitude de Dieu à l'égard de l'innocent persécuté. A chaque fois il y a un face à face, un reproche, mais ce qui est très beau dans ces deux textes que nous venons d'entendre, à chaque fois il y a le rétablissement dans la communion. Job est réintroduit dans une communion avec Dieu et tous les biens lui ont été donnés. L'enfant prodigue a retrouvé la communion avec son Père et tous les biens lui ont été redonnés. Si le fils aîné mérite aussi ce reproche, il est comme ces amis de Job, il n'a pas voulu voir, comprendre que le péché est pardonnable. Et à chaque fois derrière cette figure, c'est sûrement l'image du Fils unique.
On a lu beaucoup la souffrance sous le cri de Job, on l'a lu aussi comme une annonce prophétique du mystère de la croix, mais Dieu a envoyé son Fils, il l'a identifié au péché pour nous en sauver, et quand le Fils revient vers le Père, est aussi l'enfant prodigue. Ce qu'il y a dans ces deux textes est extrêmement touchant et bouleversant : que l'on soit coupable d'un péché, que l'on subisse innocent, le mal qui frappe indistinctement, à chaque fois, Dieu entoure de sa sollicitude, Il nous rétablit dans la communion.
AMEN