LA SOUFFRANCE DU JUSTE
Jb 27, 1-12
(5 octobre 2000)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, le passage de Job que nous avons entendu est un condensé de toute la problématique du livre de Job. Il affirme simultanément trois choses qui peuvent paraître inconciliables. La première, c'est qu'envers et contre tout, il proclame son innocence, il refuse l'explication de ses amis qui disent que tout ce qui peut arriver de mal est punition pour nos péchés. Il affirme son innocence et deuxièmement il constate sa souffrance, son épreuve, l'écrasement de sa vie, il pense toutes choses étant dans la main de Dieu, c'est Dieu qui rend sa vie amère, et cependant, troisième point, il refuse que le mal, le blasphème, la malédiction à l'égard de Dieu traverse ses lèvres, sa langue n'exprimera rien de mal, aucun mensonge. Au fond, Job est devant un problème inexplicable, il souffre, cela ne peut pas être la rançon de ses péchés, et pourtant, il reste droit et ouvert devant Dieu.
L'Ancien Testament ne pouvait pas aller beaucoup plus loin, c'est déjà considérable que ce livre de Job nous ait fait à ce point avancer par rapport à l'opinion des amis de Job et de ceux, comme dans toutes les religions naturelles, qui font partie des textes anciens de la Bible, adoptent ceci : la justice de Dieu veut que ceux qui font le bien soient récompensés et ceux qui font le mal soient punis, un point, c'est tout ! Job nous met en face de cette souffrance de l'innocent qui est inexplicable, et s'il réclame justice à Dieu ce n'est pas pour autant pour se séparer de Lui. Nous avons entendu bien des passages où il en appelle à Dieu, où il lui demande de ne pas l'oublier, de ne pas oublier ce désir que Dieu a de vivre avec Job, de l'aimer et d'être aimé par lui.
Nous sommes là devant ce problème du mal qui hante depuis toujours l'âme humaine, quelles que soient les philosophies et les cultures, les religions. Le problème du mal est très particulièrement le problème du mal injuste, et très spécialement la souffrance de ceux qui sont innocents.
Le Nouveau Testament va nous faire dépasser cette apparente impasse dans laquelle débouche le livre de Job et avec lui, tout l'Ancien Testament, et avec lui toute l'expérience religieuse de l'humanité, le Nouveau Testament va nous faire dépasser cela sur plusieurs points. Tout d'abord, le Juste innocent qui souffre, ce n'est pas seulement tel ou tel homme, nous peut-être, encore que nous soyons bien prétentieux comme Job d'affirmer notre absolue innocence : qui peut dire qu'il est dans péché ? Et le Juste qui souffre bien qu'innocent, c'est Dieu lui-même, c'est Dieu qui se fait homme et qui va pour nous tous, endosser tout le mal, toutes les épreuves, toute la souffrance jusqu'à la mort. Cela, Job ne pouvait pas encore l'imaginer, il se sentait lui, juste, injustement éprouvé et condamné, mais il ne pouvait pas encore pressentir que Dieu lui-même, le Juste par excellence, accepterait cette épreuve, cette souffrance, cette condamnation, cette mort.
Là, le dépassement est inouï, incompréhensible, nous ne pouvons pas nous-mêmes, même après des siècles d'évangile, comprendre au sens fort, de l'intérieur ce dessein de Dieu, d'accepter que Lui, l'Innocent, le Parfait, va souffrir tout le mal du monde.
La deuxième conséquence, le deuxième dépassement, c'est que Job qui clame son innocence contre son épreuve, gardait toujours cette pensée que les méchants eux, étaient justement punis. Il le dit dans la fin de ce texte : "Quel espoir reste à l'impie, quand il supplie et élève vers Dieu son âme, est-ce que Dieu entend ses cris ?" Ce que Jésus est venu nous dire c'est que cette souffrance injuste qu'Il subit il la subit non seulement pour les justes, comme Job qui traverse l'épreuve de façon apparemment injuste, mais aussi pour les impies qui eux, ont commis le mal, le péché, et qui à une vue un peu courte, celle de l'humanité en général, celle des religions en général, celle de l'Ancien Testament et de Job, ces impies et ces pécheurs qui eux sont justement punis. Et bien, non, même eux sont pardonnés, même eux bénéficient de cette rédemption, de ce rachat, de cette miséricorde de Dieu. Non seulement Dieu délivre le juste de la souffrance qu'il subit injustement, en la prenant sur Lui, mais il délivre aussi le pécheur qui se croit justement condamné et éprouvé. Même le plus grand pécheur, le plus grand criminel, même le larron crucifié avec Jésus est sauvé par cette miséricorde d'un Dieu qui accepte de prendre sur Lui toutes les souffrance du monde et tout le péché du monde pour l'expier dans sa propre chair.
Nous voyons là la ligne qui sépare l'Ancien Testament, même à ce point le plus avancé comme la méditation de ce livre de Job, de la réalisation de l'Alliance nouvelle en Jésus-Christ.
Frères et sœurs, nous n'aurons pas la prétention de dire comme Job que nous sommes innocents, mais cela n'empêche pas que nous ayons recours, même pécheurs, même très mauvais, peut-être, à l'intérieur de notre cœur, que nous ayons recours à l'infinie miséricorde de Dieu qui prend sur Lui notre péché pour l'expier dans sa chair et nous réconcilier avec Lui.
AMEN