CES AMIS QUI NOUS VEULENT DU BIEN !

Jb 10,1-7

(1er septembre 2000)

Homélie du Frère Yves HABERT

N

ous venons d’entendre les trois premières malédictions adressées aux pharisiens et scribes hypocrites, les trois d’une série de sept, et on se demande bien ce que ces scribes et ces pharisiens ont pu faire pour déchaîner ainsi du cent mille volts trinitaire, pour déchaîner ainsi la colère de celui qui les appelle hypocrites. Que disent-ils ces pharisiens ? Ils disent qu’ils vont fermer le royaume à certains, et qu’eux-mêmes n’y vont pas rentrer. Ils disent que telle personne à cause de telle faute, ne pourra entrer dans le royaume des cieux. Ils le disent comme un ami dit à son ami : "Mon vieux, convertis-toi, sinon tu n'entreras pas dans ce royaume des cieux, c'est pour ton bien que je te le dis, tu n'y entreras pas si tu ne changes pas". Et que disent-ils encore ces pharisiens hypocrites ? Ils disent, partons sur les mers pour faire un prosélyte, pour gagner quelqu'un, pour faire passer le message, même au détriment de ce que l'autre peut penser, prosélytisme qui va en quelque sorte forcer l'adhésion, et ils le rendent pire, mais c'est pour leur bien que ces pharisiens parcourent le monde, c'est pour le bien de celui qu'ils veulent convertir. Que disent-ils encore ces scribes et ces pharisiens hypocrites ? Ils disent que ce qui est le plus important c'est ce que l'on apporte, que la petite veuve, elle a apporté ses deux piécettes, mais cela ne compte pas parce que ce qui est le plus important c'est ce qu'on peut apporter, et ils disent cela aussi pour leur bien.

       Je crois que ces scribes et ces pharisiens sont des amis qui veulent du bien, exactement comme ces amis de Job, Eliphaz, Bildas et Shofar, dans les premiers chapitres du livre de Job, pour venir le tourmenter comme des guêpes, qui vont venir lui dire, parce que ce sont des amis qui veulent du bien à Job, ils vont venir lui dire : "Mon vieux Job, c'est parce que tu as péché que tu es comme ça sur ton tas d'ordure, et tout t'as été retiré. C'est parce que tu te trompes Job, tu te trompes sur Dieu, tu te trompes sur toi-même, tu te trompes sur les tiens, tu as un ami qui te veux du bien, alors, change. Mon vieux Job tu te trompes aussi sur la morale, sur le théologal, tu te trompes de Dieu, change". Et Job, quand il n'a plus de compliment à leur adresser leur dit : "On dirait Dieu même. Cessez de me tourmenter". Des amis qui sont comme des guêpes, qui lui veulent du bien.

       Et nous, nous avons peut-être à fuir ces amis qui nous veulent du bien, parce que peut-être qu'ils cherchent, aussi bien les pharisiens hypocrites, ils cherchent à calmer cette espèce d'angoisse du salut, et essaient de partager leur prosélytisme, essaient de dire que c'est l'offrande qui compte, d'empêcher quelqu'un de rentrer parce qu'il a commis telle faute. Mais les amis de Job sont bien pareils, c'est une autre angoisse, c'est l'angoisse devant celui qui souffre, devant l'innocent qui souffre. Des amis qui veulent du bien ne nous veulent pas de bien à nous, en fait, mais ils veulent du bien à eux. Ils essaient à travers tout leur zèle de se faire du bien à eux, pas à nous ...

       Et Dieu dans tout cela ? On a l'impression d'un discours qui est refermé sur lui-même, un discours qui essaierait d'expliquer la souffrance, le salut. Et Dieu ? Au risque de vous choquer, je dirais que Dieu n'est pas un ami qui nous veut du bien, au sens que ces amis de Job, ou ces pharisiens et ces scribes hypocrites, qui, au nom du bien, disent ce qu'il faut faire. Dieu ne veut pas le mal, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, mais Dieu veut que le pécheur se convertisse, Dieu n'a pas fait la mort. Mais Dieu n'est pas un ami qui nous veut du bien, parce que Dieu nous aime, et c'est assez différent. Qu'est-ce que cela veut dire que Dieu nous aime ? Cela veut dire qu'Il passe de notre côté, que notre cause devient la sienne, qu'Il n'a pas une angoisse à calmer par rapport à notre salut, par rapport à notre avancement dans la vie spirituelle, cela veut dire qu'Il nous aime tel que nous sommes, qu'Il passe de notre côté. Dans le cas du livre de Job, Il veut que la victoire de Job soit la sienne, Il veut partager sa victoire avec Job. Job n'attend rien des amis qui tournent autour de lui, qui lui veulent du bien, pour lui expliquer ce que c'est que la souffrance, Dieu, il veut que son ami lui parle, et tout à la fin du livre de Job, on voit ce fameux chapitre où l'on voit toutes sortes de petites vignettes pleines d'humour, on voit des hippopotames, des Léviathans, qui signifient que Dieu répond à Job. Dieu lui manifeste par tout ce petit étalage de vignettes, c'est amusant, il manifeste que sa puissance est à l'œuvre. C'est une sorte de déballage de puissance pour répondre à Job, mais Job aura sa vraie réponse quand Dieu fera le déballage de sa faiblesse, quand Dieu viendra à Noël, quand Dieu viendra prendre la même chair que Job, quand Dieu se placera du côté de Job, pour que la victoire du Christ à la croix soit aussi la victoire de Job. Si Dieu n'est pas un ami qui nous veut du bien, Dieu partage notre destin pour nous faire partager le bien le plus grand, sa vie propre. Et l'eucharistie c'est cela aussi. L'eucharistie ce n'est pas le don d'un ami qui nous veut du bien, mais c'est Dieu qui nous fait partager sa vie intime, qui nous fait partager quelque chose de beaucoup plus grand, toute sa vie, son dynamisme, sa fraîcheur, sa joie.

 

       AMEN