LA VIE EST COMME UN LONG FLEUVE TRANQUILLE ...

Jb 9, 25-31

(31 août 2000)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

N

ous poursuivons déjà depuis pas mal de temps cette lecture du livre de Job, je voudrais attirer votre attention simplement sur un point, apparemment de détail mais qui me semble cependant très important. Job n'est pas juif, dans la Bible, on le nomme un homme de la terre de Hus, et l'on interprète souvent le mot Hus comme le mot hébreu qui veut dire : à l'extérieur, c'est donc un homme qui est à l'extérieur de la terre, pas un extra-terrestre évidemment, mais de la terre d'Israël. C'est un homme qui vit en païen parmi les païens.

       Donc le dialogue de Job est très intéressant parce que toutes les questions qui l'agitent ne sont pas des questions d'un juif pieux, contrairement à ce qu'on croit spontanément lorsqu'on lit ce livre, ce n'est pas une méditation sur le" comment accomplir toutes les prescriptions de la Loi de Moïse". Job ne se pose pas ce genre de problème, il n'a jamais lu la Thora, il n'a jamais lu le Pentateuque, il vit tranquillement avec ses filles et ses fils, ses chameaux, ses ânes et son bétail. Et cependant c'est lui qui se pose la question de la souffrance. Or, le petit passage que nous avons lu aujourd'hui, vous y avez fait attention, mais je vous signale seulement les principales images, ce petit passage est très troublant. Job est un croyant, on peut être un païen et croire en Dieu, les juifs l'admettent, mais il manque quelque chose. Écoutez plutôt : "Mes jours passent plus rapides qu'un coureur", ils passent et il ne reste rien, "ils s'enfuient sans voir le bonheur" il n'y a pas de station ni d'arrêt. C'est très intéressant parce que du point de vue chronologique, c'est écrit à peu près à la même époque où en Grèce, un monsieur qui s'appelait Héraclite disait que tout s'écoule sans qu'on puisse mettre la main dessus, c'est la même idée. C'est un bon païen qui écrit là, une sorte d'Héraclite. "Ils glissent comme des nacelles de jonc", c'est l'idée du bateau qui passe sur le fleuve, il ne fait même pas de vagues.

       Donc, Job vit sans faire de vagues, littéralement, il ne se passe rien, il n'y a pas de prise. "Ils glissent encore comme un aigle fond sur sa proie", il n'y a pas de trace derrière dans l'air, il n'y a rien, l'aigle est passé, il a fondu sur sa proie, mais la trace personne ne la retrouve. Même si Job essaie de refouler sa plainte et de prendre du bon temps, ça ne sert à rien, et pourquoi ? Parce qu'à un moment ou l'autre il se retrouve devant son bonheur et là il se sent coupable. C'est très intéressant, parce que cela veut dire essentiellement ceci : le temps coule, le temps passe, et d'une certaine manière pour le païen Job, il ne se passe rien. Pas de prise de l'homme sur Dieu et apparemment pas de prise de Dieu sur l'homme. Le seul petit point de contact, c'est que quand Job voit le temps filer, il s'aperçoit qu'il ne peut pas s'agripper, il est comme la nacelle qui est sur l'eau emportée par le courant, et s'il essaie de s'accrocher, le seul point d'accrochage c'est la culpabilité. Si je regarde ma vie, si je m'essaie de m'accrocher à un point, je ne vois qu'une chose, je suis coupable, et je n'y peux rien.

       Or, pour nous aujourd'hui, il est évident que Dieu intervient dans l'histoire, soit dans l'histoire humaine en général, soit dans notre histoire individuelle. Pour nous, cela paraît évident qu'on puisse parler à Dieu et lui présenter notre temps, notre vie et notre existence, et nous croyons, même si cela ne se passe pas toujours comme on l'espère, nous croyons toujours que Dieu agit, dès qu'il nous arrive quelque chose, on se retourne vers Dieu. Ce qu'il faut comprendre dans le livre de Job, c'est qu'on nous a mis exprès sous les yeux la figure d'un païen à l'état pur. Il croit en Dieu, même à la limite il lui parle, pour lui dire que tout est perdu, qu'il n'y a pas de prise à avoir sur Dieu, et que Dieu s'il veut montrer à Job qui il est, il ne montrera que le péché.

       C'est là que nous voyons à quel point la mentalité de l'humanité a quand même beaucoup évolué et beaucoup mûri. On se plaint tout le temps que depuis vingt siècles de christianisme il ne s'est pas passé grand-chose, alors on ne pense plus qu'à ça. Ce qu'il faut peut-être craindre, c'est qu'on ne se remette à penser comme Job, en étant devant l'histoire du monde, voyant les choses telles qu'elles vont, avec l'impression que tout s'écoule comme une nacelle de jonc sur le fleuve ou comme le vol de l'aigle dans l'air, il n'y a plus de traces. On fait des choses, et puis après, il ne reste rien. Et que même nous soyons à certains moments dans cette espèce d'ambiance qui consiste à ne plus voir dans l'histoire de l'humanité que sa culpabilité.

       Avec ce livre de Job, nous sommes ramenés aux questions les plus essentielles : est-ce qu'aujourd'hui encore nous croyons que l'intervention de Dieu dans l'histoire des hommes est possible, c'est ce que veulent dire la Résurrection, l'Incarnation, le mystère de Pâques, ou bien au contraire, est-ce que nous considérons cela comme une sorte de réalité qui est passée comme une météorite et que rien n'a changé ?

 

       AMEN