UN MAL QUI ÉCRASE

Jb 2, 1-13

(3 août 2000)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L

a situation de Job, sa fortune, le fait que Job était un homme païen, dans la Bible, il est de la terre de Hus, il n'est pas d'Israël, ce n'est pas un juste juif, on raconte aujourd'hui dans ce petit récit qui fait l'introduction du livre de Job, la suite des malheurs, vous avez remarqué, c'est comme dans un conte. Les formules sont récurrentes, chaque fois c'est tout le troupeau des ânes, des chameaux, et un seul rescapé, tout le troupeau des moutons et les pâtres qui les gardaient, et il y a un seul rescapé, et finalement, c'est la famille qui y passe. C'est une situation un peu analogue à celle qu'on vient de vivre à travers l'épisode du Concorde, c'est le moment de l'accumulation du mal et du malheur au maximum. Évidemment on peut se dire qu'il y a quelque chose du récit, de l'invention poétique dans cette affaire, et pourtant, je crois que cela veut dire quelque chose d'assez profond. Dès que le mal nous touche, il prend un aspect de totalité. C'est vrai, même pour des malheurs ou des peines qui ne prennent pas ces proportions. C'est une des choses qui est très bouleversante dans la conscience humaine, dès que le mal, le malheur, la mort ou la violence touche, à ce moment-là, cela prend une sorte de présence envahissante et écrasante.

       C'est un des mystères du mal, c'est le fait que le mal n'est pas partiel. Pourquoi ? Parce que lorsque le mal agit, il touche la destinée de l'homme au bien. Le moindre grain de sable dans les rouages risque de faire casser toute la machine. Le mal sous toutes ses formes, même la moindre, quand on a mal aux dents, on ne peut pas comparer cela aux malheurs de Job, ou à la chute du Concorde, et il y a une chose qui est étonnante du point de vue du mal physique, c'est qu'il vous envahit tellement que vous ne pensez plus qu'à votre dent qui vous fait mal. C'est une chose bizarre, parce qu'en soi, le moindre mal, même pas une grande rage de dents, a toujours un aspect tellement désagréable et terrible, qu'on sent que cela réveille dans l'homme quelque chose qui le désarçonne complètement, et qui le met dans une situation plus qu'inconfortable, une sorte de situation de danger imminent. Au fond, le mal, quelle que soit la forme sous laquelle il apparaît, rappelle à l'homme sa précarité. 

       C'est une chose assez nouvelle dans la conscience de l'humanité. Le livre de Job est sans doute écrit vers les années 500-400, à peu près la même époque du début des tragédies grecques, et je pense qu'il y a des parallèles sur plus d'un point. C'est un moment où, dans l'histoire de l'humanité, on a commencé à réaliser que le mal n'allait pas de soi. Quand le mal s'impose, tout est par terre, tout est en danger, et cela révèle à l'homme sa condition de fragilité. Or, là où les grecs avec la tragédie, diront que le mal est le fruit du destin qui frappe, ici, Job posera le problème du mal devant Dieu. Là où pour les grecs le mal arrive, il frappe, il n'y a rien à dire, il n'y a que le constat à tirer, ici, chez Job immédiatement, il parle à Dieu : "Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris, que le nom du Seigneur soit béni !"

       Job est pourtant un païen, ce n'est pas un juif, mais au moment même où il est confronté au problème du mal, cela lui repose au plus profond de lui-même la question de Dieu. Et là, il s'agit d'un grand progrès dans l'histoire de l'humanité. Depuis, le mal n'est pas une donnée naturelle de la condition humaine. C'est occasion de révolte, occasion de se retourner vers Dieu, voir même contre Dieu, mais ce n'est pas le pire. Le fait que le mal puisse susciter en nous une indignation, une révolte, et non pas une soumission inconditionnelle et une résignation c'est un grand progrès dans la conscience de l'humanité et les textes que nous allons lire ces temps-ci, c'est cela qu'ils voudront nous dire. Le mal s'impose à nous avec une sorte de force, d'absolu qui est bouleversant et qui met l'homme devant sa fragilité, mais ce n'est pas un point final. Il y a possibilité d'interroger sur l'existence du mal, et d'interroger qui ? d'interroger Dieu.

       Cela s'est retourné dans la conscience moderne d'une façon tout à fait étonnante, c'est que cela n'a engendré que de la révolte : puisqu'il y a le mal, il n'y a pas Dieu. C'est le raisonnement que font beaucoup de nos contemporains. Le livre de Job ne tient pas ce discours. Il dit : il y a le mal, donc, allons voir Dieu, allons questionner Dieu, et là est la vraie démarche. Notre attitude profonde, notre manière d'être vis-à-vis du problème du mal, c'est non pas de l'admettre comme une donnée à laquelle on ne peut rien, et c'est d'ailleurs pour cela, je crois, que les humains ont essayé au niveau du mal physique et de la souffrance de déployer toute leur ingéniosité et toute leur intelligence pour soulager la souffrance et le mal physique, mais c'est aussi l'occasion de nous interroger sur le sens de l'existence humaine en face de Dieu.

       C'est cela que le récit de Job a voulu dire dès le départ de son livre, il sera question de moments où Job s'insurgera contre Dieu, demandera des comptes à Dieu, se révoltera contre Dieu, mais c'est toujours contre Dieu. La différence entre notre approche moderne qui est trop rapide et "à la serpe" et celle de Job, nous considérons que s'il y a le mal il n'y a pas Dieu, en réalité, pour les anciens, il y a bien le mal. C'est constaté, on en connaît toutes les conséquences dramatiques et le poids sur l'existence humaine, mais cela ne fait que poser de façon plus vive et plus profonde la question de Dieu.

 

       AMEN