LA MORT DU CHRIST PÉNITENT

Za 13, 7-9

(22 octobre 2003)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L

e passage du prophète Zacharie que nous avons entendu tout à l'heure est assez connu puisqu'une petite phrase en est tirée et exploitée par l'évangéliste saint Jean, pour rendre compte de la manière dont Jésus est mort sur la croix, transpercé par un coup de lance. En effet, l'évangéliste, soucieux d'authentifier le témoignage de la mort de Jésus par une parole de l'Écriture, a rapproché de façon assez astucieuse et suggestive, le fait que le soldat perce d'un coup de lance le côté de Jésus, et comme Jésus est en hauteur (chez saint Jean, c'est très important, Il est élevé et glorifié sur la croix, la croix est un trône), à ce moment-là le soldat romain lève les yeux pour transpercer le côté de Jésus, et Jean, sans doute témoin de la scène, y voit immédiatement une allusion à cette phrase de Zacharie : "Ils lèveront les yeux (ou ils regarderont), vers celui qu'ils ont transpercé". Le parallélisme était si saisissant, que Jean y voit le témoignage même de l'Écriture en faveur du sens de la mort de Jésus. 

       Cependant, vous l'avez remarqué, le texte de Zacharie a une portée un peu plus large. En effet, Zacharie écrit à peu près en même temps que les derniers écrits de l'auteur attribué à Isaïe, avec ces chants bien connus qu'on appelle les quatre chants du Serviteur souffrant. On est maintenant à peu près sûr que les quatre chants du Serviteur souffrant, dont le plus connu, le quatrième, est lu à la liturgie du Vendredi Saint, sont absolument contemporains et font référence au même événement que le texte de Zacharie que nous venons d'entendre. En effet, il s'agit dans les deux cas d'un personnage qui meurt pour le peuple, qui meurt d'une façon, on ne peut pas dire exactement injuste, mais, en tout cas d'une mort qui a une valeur expiatrice, c'est-à-dire qu'il donne sa vie pour son peuple, et ensuite, cette mort est commentée par le prophète qui a accompagné ce personnage dans son ministère, dans l'exercice peut-être de sa royauté, et jusque dans la mort. C'est pour cela que cette histoire est si importante dans l'Ancien Testament, car je crois que c'est la première fois que l'on a pris conscience à l'intérieur de l'Ancien Testament, que la mort de quelqu'un, le sacrifice de la vie de quelqu'un pouvait apporter la vie, le salut, et ouvrir un avenir à la communauté tout entière. 

       Autrement dit, tout ce que nous croyons quand nous disons : "Pour nous les hommes et pour notre salut, Il a été crucifié, Il est mort et mis au tombeau", c'est-à-dire cette croyance fondamentale de notre existence, que même la mort du Christ, même la mort qui en soi est un néant, un anéantissement, que cette mort, parce que c'est une vie donnée et offerte, devient source de salut et de ce qu'on appelle de rachat ou de rédemption pour un groupe humain ou pour l'humanité tout entière, c'est dans cet épisode-là que cela s'est dit pour la première fois. Auparavant, on ne l'avait jamais dit. 

       Je crois que c'est important de le comprendre. Israël rentre de l'exil à Babylone, et que c'est un désordre indescriptible. La situation actuelle avec les palestiniens est une pâle image de ce que cela devait être. C'est-à-dire que ceux qui entrent, rencontrent et voient ceux qui occupaient le terrain pendant qu'ils n'étaient pas là, pendant soixante-dix ans, et généralement, quand vous êtes pendant soixante-dix ans sur une terre, sur une vigne, ou sur un champ de blé, vous n'avez pas envie de le céder au premier zigoto qui revient de Babylone. Donc, la situation dégénère vers les années 500, et le petit peuple qui est théoriquement en train de se reconstituer, parce qu'il a eu un édit de Cyrus lui permettant de vivre et se réorganiser non pas dans un royaume, mais au moins en tant que communauté religieuse, en fait, la situation se dégrade de jour en jour, les gens se tapent dessus, et tout va mal. C'est aggravé par le fait que les voisins de ce petit peuple de Juda, eux aussi ont envie de prendre un part du gâteau, et les samaritains, les Édomites, les Ammonites, tous ces gens-là auraient bien envie de récupérer du terrain et de taper sur les israélites qui reviennent de Babylone.  

       C'est sans doute dans ce contexte-là qu'un homme, peut-être un descendant de David qui est revenu de Babylone, a accepté d'exercer une responsabilité politique, la traditionnelle fonction royale qui est celle d'apporter la paix et la réconciliation entre les membres du peuple, et en réalité, cela s'est mal terminé, il a sans doute été mis à mort. Évidemment, cette mort a été un véritable traumatisme dans la vie de la communauté israélite de l'époque de la communauté judéenne et de Jérusalem, et donc, cela a été le lieu même de toute une réflexion, de toute une méditation sur ce sujet : s'il est mort, pourquoi, est-il mort ? Et que veut dire cette mort ? C'est pour cela que le texte de Zacharie est si intéressant, la réponse du peuple à la mort de cet homme, c'est ce qu'on appellerait aujourd'hui une liturgie pénitentielle. C'est-à-dire que tous les clans majeurs de la ville de Jérusalem se rassemblent, David, les lévites, les prêtres, Shiméi, une autre famille importante de Jérusalem et ils font une liturgie de deuil. 

       C'est très important à comprendre car cela veut dire qu'on a ici, au niveau de la liturgie pénitentielle, la première fois une interaction entre un événement historique : la mort de cet homme, et ensuite, sa liturgisation, sa transposition liturgique. Le peuple comprend exactement ce que cet homme qui est mort pour eux, a fait vraiment pour eux, en le réalisant par un acte liturgique qui est une pénitence publique. On pratiquait des pénitences publiques, on en a plusieurs attestations dans l'Ancien Testament, mais la plupart du temps un deuil n'était pas une pénitence publique. On ne faisait pas de pénitence parce que quelqu'un était mort, on se lamentait, on criait, on pleurait, les femmes poussaient des you-you, comme on voit encore les enterrements sur la bande de Gaza, mais ce n'était pas un rite pénitentiel. Tandis qu'ici, ce sont les hommes et les femmes de chaque clan qui viennent, qui se lamentent, et qui font pénitence à cause de la mort de cet homme. Non seulement ils font pénitence pour leurs propres péchés, celui d'avoir mis à mort effectivement le personnage, mais ils font pénitence, parce que par l'acte de pénitence, ils entrent dans le processus d'expiation et de salut que la victime a inauguré. 

       C'est cela qui peut nous permettre de comprendre un des aspects de la mort du Christ qui est souvent un peu difficile et subtil à saisir, c'est le fait que le Christ meurt comme pénitent. C'est-à-dire que le Christ meurt en prenant la tête comme homme de l'humanité qui demande pardon à Dieu de son péché. Ce n'est pas que, ni le personnage mystérieux dont parle Zacharie, ni le Christ, aient commis des fautes, du moins dans leur gouvernement ou dans leur manière de conduire le peuple, ils n'ont pas été pécheurs, mais en fait, dans le mouvement même du don de leur vie, de l'expiation, ils amorcent en leur propre chair, en leur propre histoire, en cet événement pour l'un et pour l'autre de leur mort, ils amorcent la démarche de pénitence pour demander pardon à Dieu. Ce qui compte, c'est qu'ensuite, le peuple, à cause de cela éclairé par l'événement et la brutalité de la mort et de la brutalité de leur geste, rentrent dans la démarche pénitente de celui qui le premier est mort en signe, en prophétie, pour qu'eux-mêmes reprennent cette attitude de pénitence et de demande de pardon à Dieu. 

       C'est très important pour nous parce que cela nous explique quelque chose du point de vue du sacrement de pénitence. La plupart du temps, nous croyons que la pénitence, c'est nous qui avons l'initiative, c'est nous qui allons au-devant de Dieu et qui disons : oui, effectivement, j'ai été un sale type, je n'aurai pas dû faire cela, j'ai désobéi, j'ai tapé mon frère, etc … Bien, d'accord ! Mais en réalité, quand on est pénitent, quand on va demander pardon, on le fait parce qu'on est déjà saisi par la grâce du Christ qui a anticipé notre demande de pardon, et qu'Il nous a montré comment faire, ce qui est tout autre chose. Le Christ anticipe la grâce du pardon en chacun d'entre nous en ayant été lui-même, c'est ce que dira saint Paul, le porteur de nos péchés devant Dieu. Ce n'est pas une initiative absolument première et fondamentale de notre part, c'est que nous ne faisons qu'entrer dans la démarche pénitentielle que Jésus a inauguré pour nous, nous ouvrant le chemin du pardon. Je pense que c'est autour de cela qu'il faudrait relire un certain nombre de passages, et de saint Paul, et des évangiles, lorsqu'on dit que le Christ meurt comme propitiation pour nos péchés, lorsqu'on dit que le Christ meurt en expiation pour nos péchés, quand on dit qu'il est le principe du salut éternel, toutes ces choses-là, dans les différents textes du Nouveau Testament veulent absolument dire la même chose. 

       C'est précisément le Christ qui configure notre être comme pénitent, de même que la première victime, c'est-à-dire celui dont parle le prophète Zacharie, avait été le premier initiateur d'une démarche pénitentielle jusqu'à donner sa vie. 

 

       AMEN