LE DÉPLOIEMENT DE LA PAROLE DE DIEU

Ha 1, 12-13 et 2, 1-4

(19 octobre 2004)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Beaulieu : Le prophète Habacuq 

D

e ce prophète Habacuq, on a seulement quelques oracles, quelques pages, mais on a ce détail qui est intéressant, puisque la première vision qu'il reçoit, c'est une vision du Seigneur qui lui dit : "Ecris la vision, grave-les sur des tablettes pour qu'on la lise facilement". Ce n'est pas encore l'imprimerie, mais c'est un petit détail qui montre comment pouvaient procéder certains prophètes. Ici, est-ce que c'est déjà les tablettes de cire, est-ce que c'est encore les vieilles tablettes d'argile, toujours est-il qu'Habacuq est un prophète écrivain. Ce n'est pas un prophète qui dit simplement les oracles, mais il a aussi son petit atelier, son petit bureau, dans lequel il consigne soigneusement les oracles. On pense qu'il a vécu vers les années six cents, c'est-à-dire au moment où la pression qu'on appelle chaldéenne, les assyriens, l'empire néo-assyrien, un empire un peu nazi, occupent tout le territoire du Moyen-Orient, et font simplement les dernières opérations de nettoyage. C'est-à-dire que comme Juda et Jérusalem sont sur les montagnes, stratégiquement, ce n'est pas très important, mais si on veut s'étendre plus loin, il ne faut pas laisser d'ennemis ou de poches de résistance derrière soi. 

       Donc, pendant les quinze années qui vont suivre, Habacuq va vivre son ministère dans une période de guerre. Ce n'est pas tout à fait Bagdad, mais c'est quelque chose comme cela, la ville de Jérusalem en fait, surtout qu'il y a d'autres prophètes beaucoup plus bavards comme Jérémie qui commencent à expliquer que les carottes ont cuites, donc, on sait en fait que la situation est irréversible. 

       C'est ce qui fait un peu la force, le côté très bouleversant de ce petit prophète Habacuq. Il voit que non seulement il y a la menace ennemie, mais finalement, ce contexte de catastrophe et d'apocalypse, fait que c'est plus utile aux petits malins, aux retors, aux types qui veulent faire des affaires et gruger les autres, plutôt qu'à ceux qui essaient de rester fidèles à la loi, et de rester des justes. C'est pour cela que la question que Habacuq pose à Dieu, c'est celle-ci : ce n'est quand même pas normal, nous, un petit groupe d'homme qui essaient de vivre selon la justice, selon la Torah, et en réalité, tout va mal pour nous et ce sont les esprits tordus et magouilleurs, et ceux qui font des choses malhonnêtes qui l'emportent. C'est dans ce contexte-là que le Seigneur lui répond par cet oracle dont l'importance n'a peut-être pas sauté aux yeux d'Habacuq au moment où il l'a reçu, car Dieu lui dit : il faut attendre. Quand on est dans ce genre de situation, rien n'est joué. Dieu dit : "Voici qu'il succombe celui dont l'âme n'est pas droite, mais le juste vivra par sa fidélité". Cette Parole de Dieu, cet oracle que reçoit Habacuq et qui est le cœur de son message prophétique, dit qu'on peut voir autour de nous les pires catastrophes morales, spirituelles, politiques, sociales, le juste vivra par sa fidélité. 

       Cette petite phrase aura une postérité extraordinaire puisque quand saint Paul expliquera que la seule source du salut c'est la fidélité et la foi, la confiance en Dieu, il citera ce petit passage d'Habacuq. C'est comme cela que cette parole prophétique, qui à l'époque, je pense n'avait pas du tout une valeur théologique, car elle était plutôt d'ordre pratique, disant : tout va mal, mais si tu tiens et t'accroches à la Loi, cela ira bien, cette parole est devenue véritablement un des principes fondamentaux de l'existence chrétienne. 

       Le juste vivra par la foi, et à ce moment-là, c'est amusant et intéressant, pour Habacuq cela voulait sans doute dire que le juste vit parce qu'il a la foi et qu'il tient bon, et saint Paul modifie légèrement le sens et dit : "Le juste vivra de la foi qui lui est donnée par Dieu". Dans le cas du prophète, c'est plutôt : tenez bon, accrochez-vous, et dans le cas de saint Paul, c'est Dieu qui dit : "Je vous accroche à moi par la confiance que je vous donne". Autrement dit, cette phrase d'Habacuq qui n'était pas nécessairement une affirmation de la grâce de Dieu puisqu'il dit que ceux qui ne sont pas fidèles, qui sont méchants vont mourir, mais ceux qui sont fidèles vont vivre, ici, Paul lui donne ce qui est pour lui, et pour nous, la phrase même de notre expérience de la relation avec Dieu, c'est que c'est Dieu qui par la confiance qu'il nous donne d'avoir en Lui, fait de nous vraiment ses fidèles. Notre justice vient de la foi, alors que peut-être chez Habacuq, c'était parce que "j'ai des comportements justes et que j'y suis fidèle, je vivrai". 

       C'est intéressant, je crois que c'est cela la vie de la Parole de Dieu, sur une petite phrase telle que celle-là, il y a une sorte d'évolution, d'approfondissement du sens et de déploiement du sens. Peut-être que le prophète lui-même au moment où il a reçu cette vision, ne le voyait pas, mais saint Paul à la lumière du Christ l'a découverte dans toute sa profondeur et la portée vitale qu'elle a pour nous aujourd'hui. 

 

       AMEN