REVENEZ À MOI

Jl 2, 10-14 ; Mc 9, 38-50

(14 juin 2013)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Décréation ?

F

rères et sœurs, le livre de la prophétie de Joël suit son cours dans notre lecture quotidienne. Après avoir développé la théologie des sauterelles, cet événement de la dévastation du territoire de Juda par une invasion de sauterelles dans les années – 400, Joël qui y voit là un signe très important pour la vie du peuple, poursuit en élargissant la perspective.

Maintenant, il ne s'agit plus simplement de sauterelles : "Devant le Seigneur la terre frémit, les cieux tremblent, le soleil et la lune s'assombrissent, et les étoiles perdent leur éclat". Ce n'est pas sans rappeler certains passages de Jésus annonçant la ruine de Jérusalem. De quoi s'agit-il ? C'est un vieux thème théologique de l'Ancien Testament, pour comprendre la fin des temps. Nous aujourd'hui, nous avons des représentations plus ou moins scientifiques sur la fin des temps, mais à cette époque-là, les idées étaient très précises. Pourquoi parce que l'on considérait qu'au commencement Dieu avait créé, c'est-à-dire constituait chaque chose dans son être, dans sa fonction et son travail, et la fin des temps, ce serait le temps de la décréation. Là où Dieu avait créé des luminaires pour éclairer, la lune et le soleil allaient disparaître et s'éteindre, là où les étoiles étaient comme des luminaires dans le ciel, ces luminaires allaient s'éteindre, là où la terre avait été créée solide sur ses bases, tout à coup, elle allait frémir. C'est pour cela que dans la plupart des civilisations anciennes le tremblement de terre est considéré comme une fin du monde. Pour eux, cela correspond à des catégories de compréhension très précises qui ne sont plus les nôtres aujourd'hui, si la terre qui est le symbole même de la solidité, si elle se dérobe sous vos pieds, cela veut donc dire qu'elle n'est plus la terre elle est décréée, elle ne joue plus son rôle de terre.

Joël explique qu'à partir des sauterelles qui sont déjà un mouvement de décréation puisque toute la verdure disparaît, maintenant, Joël élargit la perspective et dit que le monde entier risque d'être bientôt dans un processus de décréation qui s'appelle le jour du Seigneur. Jusque-là, cela n'a rien d'original. Mais ce qui devient original, ce sont les recommandations que le prophète donne au peuple. Jusqu'ici la terre avait été créée pour qu'elle soit la terre, les astres pour qu'ils soient les astres, l'homme pour qu'il soit l'homme et les animaux qu'ils soient les animaux. Si à un moment, tout cela est décréé, si la démarche est inversée, vous les humains,vous risquez d'être englobés dans cette décréation. Pour le prophète et les gens des anciens temps, la fin du monde n'est pas simplement une catastrophe, c'est le retour radical au néant et l'homme risque d'y être emporté.

Or, le message d'encouragement du prophète est le suivant : vous risquez d'être emportés par cette décréation, de décomposition et d'anéantissement, sauf si vous revenez au Seigneur, si vous changez le signe de la décréation de votre condition. Le monde lui n'y peut rien, s'il retourne à son néant, il retourne à son néant, mais vous, vous y pouvez quelque chose ! Vous n'êtes pas obligés de vous laisser emporter par ce mouvement de décréation du monde. Vous pouvez par un mouvement qui est aussi un retour, mais au lieu que ce soit vers le néant, que ce soit un retour pour Dieu.

C'est le côté savoureux de la réaction de Joël : si vous faites le retour à Dieu, qui sait, il aura encore une miséricorde pour vous. Il ne suffira pas de vous convertir, il ne suffira pas d'échapper au mouvement de destruction du cosmos, mais puisque vous êtes dans le péché, si vous vous convertissez et que vous revenez à Dieu, vous inversez le mouvement et vous vous ouvrez une possibilité de miséricorde.

Cette idée de Joël aura un succès immense dans toute l'élaboration tardive de l'Ancien Testament. Elle aura de l'influence sur le Deutéronome, surtout pour la littérature prophétique, et dans l'Apocalypse de saint Jean, c'est exactement la même chose. L'Apocalypse est lue dans une perspective d'angoisse, et c'est vrai que saint Jean dit qu'il y a une certaine décréation inévitable du monde, mais il y a aussi un salut. C'est le même réflexe que Joël.

Ce prophète-là et quelques autres qui ont repris le même thème sont des prophètes de la conversion. La conversion ce n'est pas les petits efforts que l'on écrit sur son carnet de bonnes résolutions. Ce n'est pas de cet ordre-là, mais c'est le retournement qui permet à l'homme d'échapper au mouvement de décréation dans lequel normalement son péché et sa complicité avec cette décréation du monde l'y a engagé.

Frères et sœurs, que ce texte du prophète Joël nous aide à reprendre et à mieux comprendre en profondeur ce qu'est le mouvement de la conversion. Ce n'est pas n'importe quoi. C'est la ressaisie à la racine de notre être, pas simplement un changement de conscience. La plupart du temps aujourd'hui, c'est cela qu'on croit, c'est le côté piétiste qui se limite aux petits efforts de carême; mais ce n'est pas de cela qu'il est question chez les prophètes. C'est l'être même qui est en cause, c'est le mouvement par lequel vous adhérez à un retour à Dieu, c'est tout autre chose, c'est la conversion radicale, elle touche notre être même et pas simplement les petites idées qui nous passent par la tête !

 

AMEN