DIEU OU BAAL ?
Os 2, 8-9+16-25
(15 mai 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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rères et sœurs, si vous le voulez bien, nous allons laisser les cochons se noyer au fond du lac, et revenir à ce texte d'Osée qui est sans doute un texte remarquable sur le problème de l'amour conjugal. Toutefois, je crois qu'il ne faut pas se faire d'illusions. Ce texte n'est pas une théologie de l'amour conjugal. On en a fait plus tard un thème fondamental parce que cela exalte le thème de la fidélité, du pardon, de l'accueil, en l'occurrence ici de la femme infidèle, la réconciliation. On en a fait une pièce de la vie conjugale, mais je crois que dans le monde juif ancien, ce n'était pas du tout le cas. N'en déplaise aux équipes Notre-Dame je ne crois pas qu'il y ait dans l'Ancien Testament l'équivalent de ce qu'on pourrait appeler aujourd'hui une spiritualité conjugale. C'est bien plus tard que les choses se sont mises en place.
Pour Osée le problème est simple : ce qu'il veut montrer c'est qu'à la lumière d'une expérience qui évidemment pour lui est douloureuse, sa femme qui se prostitue, il découvre le péché d'Israël. Ce texte d'Osée est une médiation sur le péché à la lumière d'un fait qui est arrivé à la vie du prophète, et Dieu a donné à cet homme de pouvoir découvrir et expérimenter ce mystère d'infidélité de son épouse, pour mieux prêcher et annoncer de l'infidélité d'Israël.
Nous sommes au huitième siècle avant le Christ et à cette époque-là, surtout dans le royaume du Nord, car c'est là qu'Osée prêche, c'est une époque de prospérité. C'est de la prospérité relative à l'époque, mais on pourrait dire que ce sont les trente glorieuses dans le royaume du Nord en Israël, vraiment les choses vont bien. Politiquement, il y a une stabilité, même si de temps à autre il y a des défaites, c'est à cela que fait allusion le fameux mot de Izréel, qui est un lieu d'une défaite par les armées de l'Israël du Nord, mais c'est un moment de prospérité. Le peuple qui vit au Nord vit ce moment un peu comme nous aujourd'hui, en l'attribuant aux forces économiques du pays. C'est ce que représente cette attitude d'idolâtrie du peuple. Devant la prospérité qui lui arrive, ils attribuent ce succès et cette relative abondance aux divinités païennes de l'époque, essentiellement Baal et Astarté, qui, quelle que soit la qualification morale du culte, étaient surtout considérées comme des puissances qui donnaient la prospérité.
Le drame qui est sous-jacent à l'analyse d'Osée, c'est que ce peuple a reçu la Loi de Moïse, il a reçu la connaissance de Dieu, mais lorsqu'il s'agit d'analyser la situation présente, au lieu de reconnaître que la prospérité qui lui est donnée vient de Dieu et qu'elle appelle la fidélité aux commandements, alors que normalement la générosité de Dieu pour son peuple c'est pour qu'il vive en plus intense communion avec lui, et qu'il soit plus convaincu et reconnaissant vis-à-vis du Dieu qui lui a donné la prospérité, en réalité, dans une manière à courte vue, le peuple considère que ce sont les puissances naturelles et paganisantes des cultes et des dieux locaux, Baal, Astarté, ces déesses de la fécondité, qui lui donnent la véritable prospérité.
Ce qu'Osée reproche au peuple, c'est l'erreur de jugement. Il a trahi sa foi, alors que lui était donné le signe même de l'abondance et de la prospérité pour se vouer à des faux-dieux. Pour Osée, c'est la même chose qu'a fait sa femme. Au lieu de rester fidèle à son mari qui l'aimait et qui voulait la combler, elle est partie voir des amants, et elle est entrée elle aussi dans ces cultes de prostitution sacrée dans lesquels elle a cru trouver son véritable épanouissement et son bonheur.
Cette prédication du prophète Osée c'est la question qui est posée au peuple d'Israël à ce moment-là : d'où vient tout ce que tu es ? En fait, c'est une réflexion sur le mystère de la création, de l'élection et de la présence agissante de Dieu en faveur de son peuple. Le peuple, par ses comportements, en se ralliant à des cultes païens locaux, à des idoles et des faux-dieux qui exaltent les puissants de ce monde, fait une erreur totale sur la manière même d'interpréter son existence religieuse.
Vous le voyez tout de suite, c'est un des grands problèmes de la société contemporaine. Comment interpréter le fait religieux ? C'est très difficile. Nous avons j'espère à peu près tous la chance d'interpréter le fait religieux comme une confiance, une connaissance qui nous est donnée par un Dieu transcendant, mais qui reste difficile d'accès, mais combien de nos contemporains essaient de retrouver des racines religieuses dans le n'importe quoi d'une actualité, de certains mouvements plus moins gnostiques, plus ou moins paganisants, néo-païens, et en réalité, ils font exactement ce contre quoi Osée prêchait à propos du peuple d'Israël. Actuellement, au moment même où l'on a tendance à faire basculer tout le phénomène religieux du côté de l'affectif, du se sentir bien, des forces telluriques, il y a des ondes, autant de bêtises que l'on entend partout et dans tous les coins. A ce moment-là c'est effectivement le désir de réenraciner la vénération religieuse dans des puissances pseudos naturelles ou pseudo surnaturelles, en réalité, l'exigence de la confession de foi du vrai Dieu, devient de plus en plus nécessaire et radicale.
Je crois que c'est cela qu'Osée doit nous réapprendre aujourd'hui. D'où viennent le vin nouveau, le froment et l'huile fraîche ? Cela ne vient pas des puissances de la terre, mais cela vient de la puissance génératrice, généreuse et créatrice de Dieu. C'est cela qu'aujourd'hui nous ne voyons plus avec une certaine lucidité, non pas qu'il s'agisse de faire des courts-circuits et de dire que s'il y a de bonnes récoltes, c'est Dieu qui les donne, mais c'est notre attitude fondamentale vis-à-vis de l'essence même religieuse. Il y a des malentendus terribles là-dessus, et à certains moments, il faut bien reconnaître que nous sommes un peu tentés par cela, parce que apparemment, il y a des choses qui marchent mieux que d'autres.
Frères et sœurs, on peut vraiment prier par l'intercession du prophète Osée, parce que je pense qu'il est saint, même s'il n'est pas inscrit officiellement au calendrier des saints, que nous retrouvions ce discernement de notre jugement religieux pour que nous sachions bien distinguer qui est Dieu et qui est Baal. Cela a été une lutte constante dans le peuple d'Israël, à peu près depuis les années neuf cents, jusqu'à l'extinction de Samarie, anéantie par Nabuchodonosor, c'était pendant deux cent cinquante ans une bagarre à couteaux tirés, à l'arme blanche, entre ce qu'on a appelé le baalisme, c'est-à-dire une interprétation naturaliste et voire même naturiste de la religion, et d'autre part, le vrai Dieu reconnu dans sa transcendance et sa puissance créatrice.
Ce débat n'est pas terminé, nous y sommes encore affrontés aujourd'hui, et nous avons plus que jamais à être les témoins de ce que c'est Dieu et non Baal qui est la source vivifiante et créatrice de ce monde et de la vie de chaque homme.
AMEN