PREMIÈRE ÉBAUCHE DE LA THÉOLOGIE DU ROYAUME
Dn 2, 26-28+31-45 ; Mc 8, 11-21
(27 mai 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Un si petit caillou …
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rères et sœurs, vous savez que c'est une thèse à la mode : nous aurions trop lu Freud et peut-être que son interprétation des rêves est trop restreinte et trop étroite. A vrai dire, je n'en sais rien, je crois que la méthode de lecture des rêves de Freud a apporté quand même pas mal de choses pour comprendre le vie du psychisme humain. Mais en tout cas, quand on lit le livre de Daniel, on s'aperçoit que c'est le premier grand livre des rêves.
En effet, ce livre de Daniel est composé dans la pire époque de l'Israël de l'Ancien Testament, c'est-à-dire le moment où ils sont oppressés de toutes parts et notamment par les souverains et des mystiques. Ce livre de Daniel n'ose pas s'exprimer ouvertement, à cause de la censure et de tous les dangers qui pouvaient guetter les auteurs, et par conséquent il est rédigé dans un langage assez codé et un peu secret, y sont développés des rêves et des visions qui sont censées nous expliquer le destin d'Israël. Il faut bien dire qu'à cette époque-là, on n'avait absolument pas les mêmes idées qu'aujourd'hui. Les rêves n'étaient pas une affaire humaine, le rêve à cause de son caractère étrange, non maîtrisable par l'homme, non soumis aux lois de la réalité, relevait donc d'un autre ordre. Pour la tradition juive, comme d'ailleurs pour la tradition grecque, le rêve était une révélation d'un monde ou d'événements qui ne fonctionnaient pas de la même façon que les événements de ce monde.
C'est la première chose sur laquelle je voudrais attirer votre attention. Nous aujourd'hui, dans l'interprétation des rêves, nous pensons que les rêves sont simplement la traduction des réactions de l'inconscient par rapport aux événements qui viennent de se passer. C'est simplement nous-même, nos réflexes de défense, nos réflexes d'agressivité, nos problèmes intérieurs, nos conflits avec papa et maman, qui se traduisent par ces rêves. Mais il y a une sorte de proximité entre le rêve, la vie psychique inconsciente et la réalité, la vie psychique consciente. L'une éclaire l'autre, Si je rêve de chocolat et de crème glacée c'est que le repas de la ville était mauvais et que j'ai faim la nuit, etc … Pour nous le rêve est une affaire purement humaine, purement de ce monde. Or précisément pour les auteurs bibliques, comme le rêve obéit à des lois autres que celles de ce monde, comme le rêve explique des choses qu'on ne voit pas habituellement dans ce monde, on ne voit pas habituellement dans le monde de statues avec la tête en or, et les pieds mélangés d'argile et fer. C'est donc la preuve que quelqu'un, un esprit supérieur a réussi à communiquer sa pensée à un être humain privilégié. Ici d'ailleurs, ce n'est pas n'importe quel être humain, c'est le roi Nabuchodonosor lui-même.
Deuxième problème : quand un être supérieur vous communique sa pensée, vous qui êtes un être inférieur, il est fort probable que vous ne comprendrez rien parce que sont des choses tellement profondes, que vous aurez besoin de l'interprétation. C'est déjà assez fort dans ce texte et dans beaucoup d'autres par la suite, et notamment, il y aura un célèbre ouvrage à l'époque hellénistique romaine qui s'appellera : "La clé des songes", par Artémidor on aura conscience que le songe mérite et nécessite une interprétation. Celui qui reçoit le message le reçoit comme un âne qui ne comprend rien. Le problème c'est de trouver qui pourra expliquer le rêve. Comme le rêve doit dire des choses qui viennent d'en-haut, du ciel, de Dieu, des anges, des esprits supérieurs, il est très important de le comprendre. Mais qui peut avoir l'interprétation ?
C'est tout le suspens de ce livre de Daniel et c'est la caractéristique de la figure de Daniel. Lui ne reçoit pas des songes, il reçoit des visions, il reçoit les songes éveillé. Mais quand le roi reçoit les songes, comme c'est un païen qui ne comprend pas les pensées de Dieu, il est obligé d'avoir à faire à quelqu'un qui va lui donner l'interprétation. Là, c'est le top du top de l'interprète, non seulement Daniel a l'interprétation, mais d'une certaine manière, il devine ce qu'il y a dans la pensée du roi et dans le rêve. Le roi n'a même pas besoin d'expliquer à Daniel ce qu'il a rêvé, Daniel par révélation spéciale va expliquer au roi et son rêve et son sens. C'est là qu'est effectivement exprimée la supériorité prophétique du prophète de la tradition du peuple d'Israël : lui n'a pas besoin de rêver, il peut interpréter même sans qu'on lui explique, les rêves des autres.
C'est sur cela que se fonde toute cette histoire de ce qu'on a appelé le "colosse aux pieds d'argile", car vous savez que l'expression aujourd'hui a perduré, on dit aussi une "usine à gaz", mais c'est la même signification, ces deux expressions viennent de ce texte-là. Cela vient de l'histoire de ce colosse avec la tête en or, la poitrine en argent, les cuisses en bronze et la partie inférieure en fer et argile mélangés, ce qui montre qu'ils avaient déjà compris l'argile ne fonctionnait pas comme le ciment armé. L'histoire est très belle et synthétise en quelques lignes toute l'histoire d'Israël depuis l'exil à Babylone, avec Nabuchodonosor et les différents dynasties, les Mèdes, les Perses, et jusqu'à l'histoire récente, l'histoire d'Alexandre, le mélange des deux semences argile et fer qui sont les souverains hellénistiques qui croyaient faire une unification en épousant des étrangères. Evidemment pour des juifs, épouser des étrangères c'est l'horreur absolue et cela ne peut que conduire à la ruine. Les souverains sont des souverains de fer, ils exercent un pouvoir et une administration absolument terribles, mais en même temps, ils sont d'argile car ils se sont mélangés à d'autres races et cela les a fragilisés.
Une dernière petite chose que je trouve intéressante, vous pourrez relire ce texte tranquillement à l'heure de la sieste, il y a la succession des royaumes qui forment le colosse aux pieds d'argile. Mais à un moment donné, il y a un caillou qui est lancé par une main qui n'est qu'une main, et ce n'est pas un autre colosse, ce n'est pas un combat de géants. C'est une main, la main divine, la main créatrice, qui lance le caillou sur les pieds du colosse et le caillou, c'est le royaume, c'est pour cela qu'il devient une montagne. Il devient l'antithèse d'un colosse. Le colosse est une fabrication humaine, le caillou c'est une pierre qui a été saisie par une main non humaine, une main divine, ce caillou devient une montagne. Lui n'est pas comme le colosse qui s'effondre sur ses pieds, c'est une montagne qui tient solidement sur ses bases. C'est cela le Royaume de Dieu.
Ce rêve qui nous paraît un peu farfelu, il faut bien le reconnaître, est en fait une des premières ébauches de la théologie du Royaume. Dans l'histoire humaine symbolisée par ce colosse qui se tient sur ses pieds fragiles, ce colosse au moment où il s'effondre, c'est parce que entre dans l'histoire une nouvelle dimension qui apparemment paraît catastrophique, la statue s'effondre, mais qui en réalité est l'intervention divine qui va commencer à opérer le renouveau de la création. C'est notre foi, la foi du Royaume de Dieu annoncé par Jésus. Cela ne rentre plus dans l'architecture colossale des royaumes, cela rentre comme une pierre qui va taper sur le colosse pour le faire tomber et en même temps c'est un royaume d'un tout autre ordre.
Je crois que c'est quand même intéressant de réfléchir à tout cela. La plupart du temps, on se demande d'où vient la théologie du Royaume ? Elle est venue du fait qu'un certain nombre de juifs pieux, le milieu autour de ce prophète qu'on appelle Daniel, réfléchit au sens de l'histoire. Comment l'histoire peut-elle trouver un épanouissement, un avenir alors que tout semble bloqué, tout semble fermé et bouché, on est complètement sous l'emprise du fer des souverains hellénistiques ? Et là, il y a ce rêve qui est mis d'ailleurs dans la bouche d'un prophète qui connaît Nabuchodonosor, c'est-à-dire un roi païen. Cela montre que Dieu est capable de révéler la possibilité d'une nouvelle histoire, d'un nouveau projet, d'un nouvel avenir pour l'humanité, non plus en rajoutant un étage au colosse, fut-il de platine ou de vermeil, mais simplement en faisant que la pierre, la force de l'évangile instaure une nouvelle manière d'être pour les hommes et toute la société.
AMEN