LE COLOSSE AUX PIEDS D'ARGILE

Dn 2, 26-28+31-36

(11 septembre 1987)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

H

ier je vous disais que le problème du livre de Daniel est d'abord une question de situer la sagesse des hommes, cette sagesse des chaldéens, du groupe des sages autour de Nabuchodonosor, par rapport à la sagesse qui vient de Dieu, la sagesse qui est dans le cœur de Daniel et de ses compagnons choisis et admis à la cour royale.

Aujourd'hui, le texte entendu manifeste d'autres traits de la sagesse de Dieu telle qu'elle est révélée à Israël. Le roi avait caché le contenu du songe à ses mages et à ses devins en pensant que normalement ils devaient trouver la révélation que Dieu lui avait faite. Ce n'était pas une devinette mais la mise à l'épreuve de la sagesse humaine du sommet de la sagesse humaine des chaldéens qui devaient comprendre les signes que Dieu avait envoyés au roi. Or ils en étaient incapables. Au moment où on emmène les sages vers la fournaise, Daniel implore pour eux. Là encore c'est un détail révélateur : ceux qui ont reçu la sagesse de Dieu comme Daniel peuvent implorer et supplier pour que ceux qui s'égarent parce que leur propre sagesse n'arrive pas à les guider soient sauvés du mal et de la mort.

       Mais ensuite, Daniel demande de lui-même à se présenter à Nabuchodonosor et lui dit dans son introduction qu'il est quelqu'un comme tout le monde, que du point de vue des connaissances il n'a rien de plus que les autres, et que pourtant il va révéler le songe et le contenu du songe. Qu'est-ce à dire sinon qu'effectivement le mystère de la révélation est pure grâce, pure grâce même pour Israël qui n'a à se prévaloir de rien dans cette affaire. Si Daniel peut dire quel est le contenu du songe et quel est son sens, ce n'est pas que lui-même serait humainement plus doué que les sages des chaldéens. Il est comme tous les autres sages, seulement il reçoit la révélation par grâce. Là encore il y a un enseignement profitable pour que nous comprenions quelle est notre sagesse judéo-chrétienne.

      Ce n'est pas une sagesse humaine "améliorée", pratiquée par des gens de qualité supérieure. La sagesse que nous recevons et que nous accueillons est une sagesse donnée, elle est la grâce. Par conséquent, à aucun moment nous n'avons à nous prévaloir de pouvoir mieux lire ou de pouvoir mieux comprendre le dessein de Dieu. Ce n'est pas par nos qualités que nous arrivons à comprendre mais c'est parce que cela nous est donné. C'est ce que nous signifions quand nous disons que notre foi est fondée sur une révélation. Ce n'est pas fondé sur les efforts de l'homme qui, progressivement, arriverait à décrypter le sens du monde et le projet de Dieu sur ce monde. Ce n'est pas une sagesse humaine religieuse poussée à son terme, mais c'est une sagesse donnée, révélée, qui nous ouvre les yeux et qui à la fois nous révèle les secrets de Dieu et nous donne les moyens de les lire. Mais tout cela est pure grâce, tout cela est pur don.

       Or qu'est-Il révélé dans cette affaire ? le contenu de la révélation du roi c'est un colosse aux pieds d'argile. Il a vu en songe une énorme statue dont la tête est en or, la poitrine en argent, le ventre en bronze, les jambes en fer, et les pieds en fer et en argile. Nous aurons la clé de l'énigme, mais je voudrais attirer votre attention sur le fait qu'il s'agit, dans la tradition biblique, d'une des premières grandes tentatives pour comprendre l'histoire. En effet, chacune des parties de la statue correspond à une phase de l'histoire d'Israël.

       Habituellement les statues sont composées d'un seul matériau. Ici, le colosse aux pieds d'argile est composé d'une diversité de matériaux. Ce n'est donc pas le matériau de l'histoire qui fait son unité. Ce qui fait l'unité de l'histoire, ce n'est pas le temps qui s'écoule. La plupart du temps, nous croyons que l'histoire c'est simplement la succession des jours et des heures, des minutes et des secondes, comme si l'homogénéité, la continuité de l'histoire était le temps. On voit bien dans cette statue qui représente les différents royaumes que le temps ne suffit pas à faire l'unité de l'histoire. L'unité de l'histoire c'est le projet du sculpteur, c'est Dieu, c'est Dieu qui façonne, qui sait travailler l'or, l'argent, le bronze, le fer et l'argile, et qui sait, d'une certaine manière mettre tout cela ensemble.

       Ainsi donc, c'est une des premières fois ou il nous est clairement dit que l'histoire est un projet de Dieu. Auparavant le peuple de Dieu en avait une perception assez confuse. C'est ce que l'on voit dans le livre des Rois. Chaque règne de Juda ou d'Israël est jugé en fonction de la fidélité des rois au projet de Dieu. Mais ici c'est plus radical. C'est que tout comme ce colosse l'histoire ne trouve pas son unité dans la matière qui forme la statue mais dans le projet du sculpteur qui a su fondre ensemble l'or, l'argent, le bronze, le fer et l'argile. L'histoire est cette réalité extrêmement disparate, qualitativement différente, dans laquelle s'enchevêtrent, s'emmêlent, sont soudés les uns aux autres, des types d'existence, des types de royaumes fort différents. Et c'est Dieu qui est l'architecte de tout cela. C'est même Dieu qui est l'auteur de la terre cuite même si ce n'est pas si solide que les autres matériaux. Toute réalité historique est voulue, suscitée, portée par Dieu Lui-même.

       Il y a là une très grande vision de "politique", extrêmement importante pour nous aujourd'hui. L'histoire humaine a fondamentalement quelque chose de ce colosse aux pieds d'argile. L'histoire dans laquelle nous sommes engagés a quelque chose de cela. Les organisations politiques sont terriblement variées, les aléas, les grands évènements de l'histoire ont quelque chose de cette espèce d'incohérence du bronze soudé avec de l'argent ou de l'argent soudé avec de l'or. Nos propres existences historiques ont quelque chose de cela. Réfléchissons chacun à notre vie. Il y a en chacun de nous des morceaux d'or, d'argent, de bronze, de fer et beaucoup de terre cuite qui sont assemblés les uns avec les autres, Et pourtant, avec tout cela, il n'y a qu'une histoire, une histoire dans laquelle, curieusement, à un moment ou l'autre, il y a une sorte de pierre qui vient sans savoir d'où et sans savoir qui l'a lancée, et qui fait s'écrouler cette histoire personnelle dans laquelle nous sommes engagés. En réalité, cette pierre devient un rocher qui reconstruit, qui rebâtit, qui remet en place cela même que nous croyons être de l'or, de l'argent. A ce moment-là, c'est la fondation de notre existence dans le mystère de Dieu.

       Il y a là une vision extrêmement importante. Nous aussi nous sommes ballottés, nous aussi nous sommes menés à toutes sortes de vents, à hue et à dia. Et cependant, au cœur de tout cela, dans les moments mêmes que nous jugeons les plus dramatiques et les plus catastrophiques ou les plus destructeurs, ces moments où la pierre vient taper aux pieds du colosse et briser cette structure de terre cuite et de fer qui n'a pas suffisamment de consistance pour résister à l'intervention, à l'irruption de Dieu dans ce monde, en réalité, dans tout cela c'est le Royaume qui se construit.

       Par l'intercession du prophète Daniel, demandons dans cette eucharistie, de nous donner ce sens profondément chrétien de l'histoire, à la fois le sens d'une certaine beauté qui peut être redoutablement périssable et ce sens de l'intervention de Dieu dans la fragilité même de cette histoire et surtout le sens de la manière dont Dieu construit, qui n'est pas de rajouter une couronne au colosse ou de lui faire un socle ou de lui donner un étayage pour qu'il tienne quand même debout, même si on a tapé sur ses pieds, mais qui est précisément de rebâtir tout comme une sorte d'énorme roc, et ce roc c'est son Royaume, c'est nous.

 

        AMEN