LE LIVRE DE DANIEL

Dn 2, 14+17-23

(10 septembre 1987)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

A

 la veille des vendanges, vous vous attendez peut-être à ce que je vous parle du vin vieux qu'il ne faut pas mettre dans des outres neuves, mais je pense que chacun d'entre vous le sait. Je vous propose, plus sobrement, de nous retrouver à Babylone, avec Daniel et ses compagnons qui, eux, ne mangeaient que des légumes. C'est une ascèse et je crois qu'il faut essayer de comprendre ce livre de Daniel dont nous allons lire la première partie ces temps-ci.

       Il s'agit d'une sorte de roman. Il s'agit de nous expliquer le sens même de la Sagesse de Dieu. Et l'on nous l'explique à partir d'un épisode imaginaire qui est celui de quelques sages, des enfants du peuple juif, exilés à Babylone, et qui sont largement en position d'infériorité. Ils n'ont plus de pays, plus de patrie, plus de culte, mais une difficulté extrême pour pratiquer les observances. Et pourtant, ils sont choisis par le Roi pour faire partie de la cour de Nabuchodonosor et même du groupe des Sages. Et c'est là que la question devient intéressante.

       En effet, qu'est-ce que la Sagesse en Orient ? Cela n'a pas grand-chose à voir avec la spéculation des grecs. Ce n'est pas une question de raisonnement, de discours ou d'analyse. La sagesse est ici immédiatement pratique : c'est l'art de gouverner sa vie (quand il s'agit de sagesse personnelle), ou de gouverner la vie d'un peuple (quand il s'agit de sagesse politique). C'est pourquoi, en Israël comme chez lez chaldéens dont il est question dans cette histoire, ou comme chez les égyptiens, normalement, le principal détenteur de la Sagesse c'est le roi, parce que sa charge est si grande, la responsabilité qu'il exerce sur le peuple est si importante, qu'il faut qu'il ait une "dose" de sagesse exactement proportionnée à l'ampleur de la tâche. Mais comme le roi n'est pas toujours sûr de son affaire, il a coutume de s'entourer d'un conseil de Sages. Non pas que les sages soient plus sages que le roi, personne n'oserait dire une chose pareille au Moyen-Orient, parce que c'est toujours le chef qui est le meilleur, mais parce que les sages participant au conseil royal sont les premiers bénéficiaires de sa sagesse. Or il ne s'agit pas de n'importe quelle cour royale, il s'agit de la cour des chaldéens dont la civilisation était considérée comme la plus sage, héritière des plus grandes traditions astrologiques, agricoles, de gestion politique d'un pays, d'organisation sociale d'un empire. La sagesse des chaldéens est "le sommet de la sagesse humaine". Pour les hébreux, Babylone représentait ce que représente dans notre subconscient collectif la sagesse des sages d'Athènes.

       Or non seulement les jeunes juifs sont agrégés au collège des Sages, mais ils ne participent pas à la sagesse des chaldéens. C'est pour cela qu'ils mangent des carottes. C'est, par le régime sec qu'ils suivent, pour ne pas prendre part aux mets du roi, aux viandes et au vin qui sont évidemment la nourriture par excellence. Ce n'est pas un "régime" qu'ils suivent, ce n'est pas distinction des graisses et des féculents. Mais c'est le fait qu'ils n'ont plus rien à voir matériellement, physiquement, avec la cour royale. Ne mangeant pas des mets du roi, ils ne participent pas à la sagesse royale. Le fait de participer à la même table est évidemment signe de communion. Et l'on voit ces jeunes gens grossir et prospérer, vous me direz, c'est normal, ils ne mangeaient que des féculents, mais en réalité, c'est la grâce de Dieu qui leur donne de vivre en plénitude la sagesse qui consiste d'abord à bien se porter. Par conséquent, ces quatre sages hébreux sont propulsés au cœur même du haut lieu de la sagesse de Babylone, du conseil des sages du roi de Chaldée, mais sans avoir à participer en quoi que ce soit aux nourritures royales, Dieu les nourrit.

       Je ne vais pas vous livrer la suite du roman, mais il faut bien comprendre le sens de l'épisode que nous avons lu aujourd'hui. De quoi s'agit-il ? le roi a eu un songe qui le trouble. D'où vient le songe ? Il vient évidemment de Dieu. Mais Dieu a parlé de façon cachée et par conséquent, il faut toute la sagesse du roi et de son conseil de sages pour découvrir l'avertissement qui est adressé à Nabuchodonosor. Le roi veut éprouver les sages de sa cour et leur dit : "Racontez-moi le songe que j'ai eu !" Or ils ne le peuvent pas, et l'on trouve cela un peu saumâtre parce que, immédiatement, ils vont être brûlés. Mais c'est normal. Pourquoi ? Parce que cela veut dire que les sages sont des faux sages, puisqu'ils ne sont pas capables de capter les signes que Dieu envoie. Le roi nous paraît mettre la barre très haut, en réalité, il ne fait que tester vraiment la sagesse des sages, car si Nabuchodonosor a reçu le songe, les sages doivent deviner ce songe pour prouver qu'ils sont branchés sur le même secteur et sur le même voltage que le roi.

       Par conséquent, quand le roi envoie ces sages griller dans la fosse enflammée, c'est une figure de l'échec de la sagesse humaine. Cela veut dire que Dieu parle au cœur des hommes, et c'est le sens du songe donné au roi, mais que, par eux-mêmes, les hommes ne sont pas capables de déchiffrer par leur propre sagesse, ce que Dieu leur dit.

       A travers ces premiers épisodes du livre de Daniel, nous est livré un enseignement extrêmement précieux sur la sagesse. La plupart du temps, la sagesse des hommes tombe en échec, non pas parce que Dieu aurait abandonné les hommes car Il continue toujours son œuvre de sagesse à travers la création, à travers la manière dont Il parle secrètement au cœur des hommes, mais les hommes sont incapables, par manque de sagesse, par impiété, par non-observation de la Loi, par non-observation des commandements, de décrypter, de découvrir le véritable sens des signes de sagesse que Dieu leur donne.

       Et, au prochain numéro, nous verrons précisément, comment Daniel avec ses compagnons, est là pour deviner non seulement ce qu'il y a dans le cœur du roi, il lit à livre ouvert dans la sagesse qui est donnée au cœur du roi. Mais en même temps, lui qui pourtant n'a mangé aucun rôti à la table du roi ni ne s'est rassasié du vin succulent, lui qui n'a pas de part à la table royale, est capable de comprendre la sagesse des chaldéens, le meilleure de ce monde, mieux qu'elle ne se comprend elle-même, car Il va l'interpréter à la lumière de la Sagesse divine, une sagesse qu'il a reçue du cœur de Dieu et qu'il a accueillie.

       AMEN