LA FACE NÉGATIVE DE L'HISTOIRE
Dn 9, 25-27
(23 octobre 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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e passage de ce jour atteint un des sommets de la prophétie de Daniel. C'est le célèbre passage des "70 semaines" par lesquelles le prophète annonce la venue d'un prince messie. "Depuis l'instant où fut donnée cette parole, qu'on revienne et qu'on rebâtisse Jérusalem jusqu'à un prince messie, sept semaines et soixante-deux semaines."
Il ne s'agit pas d'un calcul précis de semaines d'années, aussi bien les prophéties ne sont jamais des grimoires qu'il faut déchiffrer pour y trouver une connaissance précise de l'avenir. C'est beaucoup plus une révélation du dessein de Dieu. Le chiffre 7, et par conséquent 70, de même que le nombre des jours de la semaine est un chiffre parfait qui à l'époque signifie quelque chose qui vient de Dieu, une certaine plénitude. C'est la raison pour laquelle la Bible nous dit que le monde a été créé en sept jours, non pas que Dieu ait tout achevé en sept jours de vingt-quatre heures, mais sept signifie toute la durée des siècles pendant lesquels Dieu a progressivement mené à son terme la création de l'univers. 70 semaines, c'est dix fois sept années, cela signifie une plénitude multipliée par elle-même, donc la perfection de la réalisation du plan de Dieu. Ne cherchons pas davantage à déchiffrer des comptabilités.
Ce qui est important c'est que Daniel annonce de façon claire, plus évidente que cela n'a jamais été fait auparavant, la venue d'un Messie, d'un prince Messie. Et qui plus est d'un Messie qui sera supprimé. Donc il annonce que le Messie, d'une manière étrange et encore obscure, finira de façon tragique, par un rejet, par un refus, et un refus qui ira jusqu'à la destruction de ce Messie, à sa mort. Très vraisemblablement, le prophète Daniel prend ici le relais d'annonces qui avaient déjà été données dans le deuxième livre d'Isaïe, la prophétie du Serviteur souffrant et aussi dans le livre du prophète Zacharie, où il était annoncé que l'Envoyé de Dieu, le Messie devait être rejeté par son peuple et souffrir pou accomplir sa mission. Étrange prophétie d'ailleurs car la prophétie du Messie était une prophétie d'espérance, de restauration. Beaucoup de juifs du temps de Jésus attendront encore la restauration du Royaume d'Israël, et ce sera une cause d'incompréhension entre Jésus et les foules, car elles attendront de Lui qu'il soit un chef politique et mette fin à la domination romaine. Étrange prophétie que celle d'un Messie qui, au lieu d'accomplit triomphalement sa mission, finira dans le rejet, le refus et l'anéantissement apparent de son œuvre.
Sans doute cela avait-il été inspiré à ces prophètes par une longue méditation de certains faits historiques comme la mort du roi Josias. Ce roi particulièrement pieux avait restauré le culte à Jérusalem et l'observance de la Loi dont il avait découvert dans le Temple des manuscrits nouveaux et il était mort misérablement dans une bataille, écrasé par le Pharaon, contre toute vraisemblance. Les juifs s'imaginaient que plus on était pieux, plus on était fidèle à Dieu, plus Dieu devait vous exalter. Autre fait aussi la mort de Zorobabel, celui qui avait présidé à la restauration d'Israël, au retour de l'Exil et qui disparaît sans laisser de traces, sans qu'on sache même ce qu'il est devenu. Il y avait là toute une méditation sur le juste souffrant, sur le juste rejeté, sur le saint opprimé. Le livre de la Sagesse en donnera aussi un écho quand il mettra dans la bouche des impies : "Opprimons le Juste car sa vie nous gêne, supprimons-le de la terre." Tout cela, de façon obscure et voilée, annonce la manière dont le Christ voudra nous sauver. Non pas par une action d'éclat, non pas par un triomphe de puissance, mais par la croix, le supplice de la croix et la mort. "Un messie supprimé".
Sur la lancée de ce sacrifice du Messie "la ville et le sanctuaire détruits par un prince qui viendra." Annonce obscure de la prise de Jérusalem. On venait de parler de sa restauration sous le roi Cyrus avec Zorobabel et le prêtre Esdras, mais Titus viendra et détruira Jérusalem ainsi que le sanctuaire. La vision du prophète s'étend au-delà de la mort du Christ à toute l'histoire du monde qui est une succession de cataclysmes et de guerres, "de désastres jusqu'à la fin". C'est le déploiement du péché, ce sont les rebondissements de la mort du Christ, c'est l'entrée de toute l'humanité et de toute l'histoire des hommes et du monde entier dans le mystère de la mort du Christ. Car si notre monde s'en va d'usure en usure, de guerre en guerre et de destruction en destruction, c'est parce qu'il faut, à cause du péché, qu'il passe lui aussi par la mort, à la suite du Christ, pour entrer avec Lui dans la résurrection. Mais cela le prophète ne l'entrevoit pas, la lumière de la résurrection ne viendra que d'une façon très ténue dans le chapitre douzième de Daniel. Pour l'instant, il ne voit que "l'abomination de la désolation dressée sur l'aile du Temple" comme le fera Titus qui transformera le Temple de Jérusalem en un temple de Jupiter.
C'est une méditation sur la dureté de l'histoire des hommes, sur les cataclysmes qui ne cessent de s'abattre sur notre histoire. Et la première lumière qui nous est donnée, c'est que, au cœur de cette histoire négative, de cette accumulation de désastres et de guerres, il y a une lueur, le Messie lui-même, l'Envoyé de Dieu lui-même participe à cette face négative. Lui-même est supprimé. Si l'Envoyé de Dieu connaît la mort, si l'Envoyé de Dieu connaît l'échec, si celui qui est le restaurateur de toute chose selon le cœur de Dieu commence par entrer dans la mort et dans le néant, c'est que cette mort, cette série de cataclysmes qui s'abattent sur le monde ne sont pas le dernier mot. Puisque Lui est l'Envoyé de Dieu, le restaurateur de toute chose, l'objet de la promesse, cet échec, cette mort ne peuvent pas être sans lendemain. Encore une fois, la résurrection ne nous est pas annoncée ni même pas dessinée, mais déjà il y a cette première espérance. Puisque le Messie connaît, partage la souffrance des hommes, cette souffrance n'est pas sans signification, sans but. Il y a une orientation de toute cette histoire apparemment négative.
Souvent, autour de nous, les hommes ne voient que la face négative des choses et des événements, et ils sont tentés de désespérer. Nous devons leur apporter cette première espérance. C'est celle que nous donnons à ceux qui entourent un être cher qu'ils viennent de perdre. La première espérance que nous pouvons leur donner, c'est que Dieu partage leur souffrance, c'est que Dieu a connu la mort comme ceux qu'ils aiment, c'est que Dieu s'est fait notre frère jusqu'à entrer dans ce mystère de déréliction. Et à partir de cette présence de Dieu à nos côtés, dans la souffrance et la difficulté, nous pouvons déjà entrevoir que, au-delà de cette souffrance et de cette mort, il y aura une rédemption.
AMEN