LE DIEU VIVANT

Dn 5, 17-18+20-28

(5 octobre 1987)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

A

 travers le texte du prophète Daniel je voudrais dégager quelques remarques.

La première c'est ce mystère du Dieu vivant. Daniel reproche au roi Balthazar c'est de lui dire qu'il s'est prosterné, lui et ses concubines, qu'il a vénéré des dieux de bois, de fer ou d'argent ou d'or, et il ajoute : "Tu n'a pas adoré le Dieu qui donne le souffle et qui fait vivre." Le grand mystère de la présence de Dieu au milieu de ce monde c'est qu'Il est un Dieu vivificateur. La plupart du temps, parce qu'il n'est pas facile ou même comme le dit le prophète "il est redoutable de tomber aux mains du Dieu vivant", nous essayons par tous les moyens de remplacer le Dieu vivant par des dieux manipulables, par des dieux de pierre, d'argent, de fer ou d'or, c'est-à-dire des dieux que l'on tient à sa merci, des dieux qui sont à notre mesure, mais qui nous empêchent de regarder le mystère de notre propre existence et de notre propre vie.

       "Dis-moi quel est ton Dieu, et je te dirai à quelle profondeur va ton regard sur ta propre existence, sur ta propre vie." Si au cœur même de ta vie, ton regard ne va pas plonger jusqu'à cette source profonde et jaillissante où tu découvres Dieu, source même de ta vie, et qu'à ce moment-là tu commences à pressentir le mystère du Dieu vivant, c'est qu'alors, d'une manière ou d'une autre, tu t'es contenté d'idoles. Et la plupart du temps nous tombons dans le panneau, nous ne nous rendons pas compte à quel point, aujourd'hui plus subtilement que le roi Balthazar, nous avons tendance à nous forger des dieux, qui ne sont peut-être plus des statuettes d'or ou d'argent, ou de fer, ou de bronze mais ces mille miroitements de ce que nous croyons avoir découvert, de ce que nous croyons pouvoir être des "valeurs" pour nous et qui, en réalité, sont des idoles. Une certaine manière dont nous nous forgeons en nous-mêmes une image de l'homme, une certaine manière dont nous croyons à la société, une certaine manière dont nous croyons à des valeurs du monde, une certaine manière dont nous croyons que le monde est capable d'apporter lui-même, par son intelligence, son ingéniosité, son pouvoir technique ou économique, une sorte de salut qu'il se serait intégralement fabriqué.

       Voilà toutes les idoles subtiles et qui sont des idoles mortes, car elles n'ont pas leur racine au cœur même de ce jaillissement, de cette source de vie qui ne peut venir que de Dieu. Voilà le mystère.  Et c'est pourquoi lorsque Daniel interprète les paroles gravées sur le plâtre du mur où le roi Balthazar donnait son festin, son orgie sacrée, les mots sont "Mené, Mené, Teqel et Parsin." Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que tant pour le royaume que pour la personne du roi Balthazar, c'est le même jugement du Dieu vivant. "Mené" veut dire la mesure. Dieu a mesuré le roi. Il est le créateur du monde, le seigneur de l'Univers, et Lui, Dieu, a mesuré la réalité de ce pouvoir royal à l'aune de sa propre seigneurie et Il s'est aperçu que c'était un mort qui régnait sur des morts et qui se fabriquait un monde sacré de morts avec les idoles "qui ne respirent pas, qui n'entendent pas, qui n'ont pas la vie et qui sont incapables de la donner."

       Ensuite "Teqel", Dieu a mesuré le poids et Il s'est aperçu que le roi ne faisait pas le poids. "Teqel" c'est-à-dire que la seigneurie de ce roi sur son royaume ne tient pas. C'est léger, léger, cela n'a pas de consistance, ni de force, ni de réalité. Parce que précisément, au lieu d'enraciner la réalité de son propre pouvoir, de son gouvernement, de son royaume et de sa vie tout entière dans l'unique source de vie, le roi lui a donné un fondement illusoire. C'est pourquoi, au cœur même de cette visite de Dieu qui vient mesurer et peser, le royaume se désagrège de lui-même. "Parsin" il sera divisé. C'est le mystère du péché, c'est le mystère du mal qui brise l'unité de la vie du roi puisque la nuit même il sera assassiné et remplacé par Darius, c'est le mystère même de l'incohérence terrible des histoires de ce monde dans lesquelles les royaumes sont divisés, s'effondrent et sont remplacés par d'autres.

       Dans tout cela, il y a toujours une source profonde, une source jaillissante de vie, celle de Dieu. Mais c'est le vrai Dieu, c'est-à-dire un Dieu qui fait vraiment vivre et non pas quelqu'un qui serait manipulable a notre gré. Le mystère de la grâce à l'intérieur duquel nous nous mouvons, même si à certains moments nous faisons l'épreuve de la division, du peu de poids ou de la faible mesure de ce que nous sommes à cause de notre péché, le mystère dans lequel nous vivons est un mystère de grâce, de vie jaillissante, donnée, communiquée. Mais aurons-nous le regard assez lucide, assez confiant pour lire les mots que Dieu a écrits sur le plâtre de notre cœur ? pour essayer d'y déchiffrer, même à travers notre propre péché, même à travers nos propres faiblesses, que c'est déjà Dieu qui inscrit notre nom éternel sur notre cœur.

     AMEN