L'HUMILITE DE LA PAROLE DE DIEU
Ac 4, 32-35 ???; Lc 10, 1-9
Mardi 7 Juin 2016
Homélie du frère Daniel Bourgeois
Frères et Sœurs, les deux petits passages de l’Ecriture que nous venons d’entendre ont un point commun. Je commence par Nabuchodonosor, qui est la figure du totalitarisme politique. Pour les Juifs de l’époque, on est à peu près au IIe siècle lorsqu’est écrit le livre de Daniel, Nabuchodonosor est Staline et Hitler réunis. C’est véritablement celui qui veut imposer une parole non seulement politique, mais religieuse, qui soit centrée sur lui. C’est une parole de ce monde qui se ferme sur le monde. Et le côté redoutable de Nabuchodonosor, c’est que quand il a décidé que tous les instruments, les orchestres, les sambuques et les tambourins de son empire sonnent et jouent pour lui, il faut qu’il réalise sur la terre une symphonie terrestre, à l’image de la symphonie céleste que représente précisément la musique du ciel.
C’est blasphématoire. C’est la parole humaine qui veut se faire divine et tout bloquer. Or, et c’est ce qui est très intéressant et fait tout le suspense de la première partie du livre de Daniel, il y a trois jeunes pages, ceux qu’on appelle Shadrach, Meshach et Abednego, qui sont en réalité d’autres noms pour Daniel et ses compagnons Azarias et Misaël. Nabuchodonosor ne peut pas accepter l’attitude de ces trois jeunes juifs de sa cour. Ça crée une sorte de brèche insupportable pour Nabuchodonosor : il ne peut pas accepter que sa parole, que l’organisation de son monde, de son royaume, de son pouvoir ait une moindre fissure, une moindre brèche qui vienne s’opposer et montrer la fragilité du pouvoir.
C’est quand même une chose assez intéressante. Quand nous, serviteurs de l’évangile, sommes invités à témoigner de cet évangile dans le monde, nous risquons à tout moment de nous confronter à ce problème. La parole de Dieu dans le monde aujourd’hui introduit des brèches. Peut-être qu’il n’y a plus d’Hitler ni de Staline, (d’ailleurs il faudrait voir de très près, il y en a encore quelques uns,) mais le problème, c’est effectivement que la parole de Dieu, quand elle est annoncée, crée cette fissure. Il y a des moments où l’on ne peut pas accepter que le pouvoir d’un homme ou d’un groupe d’hommes s’impose avec une sorte de souveraineté qu’ils ne tiennent pas en eux-mêmes. Voilà pour la première chose : la parole de Dieu fait brèche, elle divise à l’intérieur même d’une parole humaine qui se voudrait totalitaire, homogène et absolument sans résistance.
La question des pharisiens est presque à l’inverse mais elle rejoint le même problème. Les pharisiens entendent la parole de Dieu, elle leur est annoncée. Mais quand ils l’entendent, ils ne veulent pas reconnaître sa valeur. Il faut un signe extérieur à cette parole pour la conforter. Comme s’il fallait un signe du monde pour affirmer la puissance de la parole de Jésus. C’est presque l’inverse. C’est précisément parce que la parole se présente sans pouvoir - car Jésus ne se présente pas comme un homme de pouvoir, il ne dit pas que tout le monde doit obéir à son évangile - c’est précisément parce que la parole de Jésus se présente comme fragile, que l’on dit « Puisqu’elle est fragile, il faut lui trouver des renforts extérieurs. Il faut lui faire un étayage. » Et Jésus s’en va. Si on reçoit sa parole en disant « J’ai besoin de confirmation dans ce monde », il n’a alors plus rien à nous dire.
Alors, vous voyez frères et sœurs, ces deux paroles. La parole du roi tout puissant qui veut s’imposer, et la parole du Christ, de l’évangile, du salut, qui ne cherche pas à s’imposer, qui n’a aucune visée totalitaire. Elle arrive dans l’humilité même de la chair du Christ. Ce sont les deux figures dans lesquelles nous sommes sans cesse pris. Ou bien, nous avons la tendance de céder et de ne pas oser faire brèche dans la parole des hommes qui veulent s’affirmer eux-mêmes. Ou bien à certains moments, nous avons la tentation de vouloir trouver des réconforts, de la solidité et des renforts pour une parole qui nous est donnée et qui seule peut nous sauver.