LE ROI DE TYR

Ez 28, 11-19

(5 octobre 1990)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L

e texte de ce jour est particulièrement intéressant parce qu'il établit une comparaison qui va jusqu'à une sorte d'identification entre le roi de Tyr et un Chérubin. La traduction que nous avons entendue, il était dit : "J'avais placé près de toi un chérubin protecteur aux ailes déployées", mais une traduction plus littérale dit : "J'avais fait de toi un chérubin protecteur aux ailes déployées." Par conséquent ce n'est pas seulement une protection de type angélique que Dieu donne au roi de Tyr mais Il l'identifie, d'une certaine manière, à un ange, à un chérubin. 

       De fait toute la description du roi de Tyr a quelque chose de telle ment solennel et extraordinaire qu'il est présenté comme un surhomme. Non seulement il est paré de pierres précieuses, mais "il était en Eden, au jardin de Dieu", il était "un modèle de perfection, plein de sagesse et merveilleux de beauté," il était "sur la sainte montagne de Dieu et marchait au milieu des charbons ardents." Tous ces traits qui magnifient le roi de Tyr peuvent s'appliquer à ce Chérubin aux ailes déployées et y reconnaître le plus beau des anges de Dieu, celui qui dépassait tous les autres en splendeur et en beauté. "Son manteau était fait de jaspe, de saphir et d'émeraude, d'or étaient faits tous les pendentifs et les bijoux qu'il portait."

       Alors qu'est-il arrivé à cet ange, à cette créature sublime que Dieu avait parée de tous ses dons ? Et bien, sa conduite qui avait été exemplaire depuis sa création, voici que, à cause de son orgueil, elle s'est corrompue. En lui a été trouvée l'injustice. "Ton cœur s'est enorgueilli à cause de ta beauté. Tu as corrompu ta sagesse à cause de ton éclat !" C'est donc la satisfaction de soi, l'excellence repliée sur soi-même qui a perdu ce chérubin. Au lieu de recevoir de Dieu les dons merveilleux dont il avait été paré, voici qu'il s'est rapporté à lui-même toute cette beauté, toute cette sagesse, toute cette splendeur, voire même toute cette conduite exemplaire qui avait été la sienne. Au lieu d'en rendre gloire au Seigneur, il s'est attribué tout cela à lui-même. C'est cela l'orgueil. Et à cause de cela a été corrompue toute cette beauté, toute cette sagesse et toute cette splendeur.

       Car la corruption ne vient pas de souillures matérielles, charnelles, la corruption vient du cœur, comme Jésus le dira dans l'évangile. "C'est du cœur que surgissent les pensées mauvaises, les paroles, les rapines et surtout l'orgueil !" Voilà pourquoi ce chérubin aux ailes déployées "a été jeté à terre, précipité du haut de la montagne de Dieu", parce que la multitude de ses fautes qui se résument en cet orgueil qui lui faisait tout s'attribuer à lui-même, cette multitude de fautes l'a rempli de perversité et de mal ou de violence.

       Tel est donc ce texte dans lequel la tradition chrétienne a vu une révélation de l'histoire de Lucifer, l'histoire de Satan. Satan était la plus belle des créatures de Dieu, le plus grand des anges, un des plus beaux parmi ceux qui habitaient autour du Seigneur. Mais il a tout perverti par son orgueil. Cela est très important. Nous avons l'habitude de péchés dans lesquels nous nous complaisons de choses basses ou négligeables et nous nous détournons de Dieu attirés par ce qui brille. Mais le péché le plus grave c'est de nous enorgueillir de notre propre excellence. Le péché le plus grave n'est pas de faire du mal, c'est de faire du bien et de croire que c'est nous qui en sommes la source, de nous attribuer à nous-même l'origine du bien que nous faisons, de détourner les dons de Dieu pour nous en glorifier, nous en satisfaire. L'autosatisfaction, le plaisir que nous prenons à notre excellence, c'est cela le péché d'orgueil. C'est le péché le plus pervers parce qu'il prend des apparences de vertu. L'orgueilleux ne se tourne pas vers des choses basses ou viles, il se tourne vers des choses authentiquement belles et grandes. L'orgueil ce n'est pas la vanité, ce n'est pas l'illusion de son excellence. C'est considérer la vérité d'une certaine excellence qui est en nous, mais c'est la détourner de sa vraie source qui est Dieu, de la louange que nous devons en tirer pour Dieu pour en faire notre propre louange, notre propre satisfaction. S'enorgueillir c'est se satisfaire de soi-même, se suffire à soi-même. C'est pour cela que c'est le péché le plus grave car il nous coupe de Dieu en tant que nous dépendons de Lui par tout nous-même, et que cette dépendance n'est pas humiliation mais vérité et source d'amour. Car dépendre de quelqu'un ce n'est pas être son esclave mais être dans cette relation de l'amour qui fait que nous ne pouvons pas vivre sans l'être qui nous aime et dont l'amour nous construit. Nous sommes façonnés par l'amour de Dieu. Nous dépendons donc de cet amour qui nous fait avec ses mains. C'est cela que nous devons reconnaître et qui est le secret de notre vie.

       Si nous coupons cette relation entre nous et Dieu et l'amour qu'Il nous fait, nous sommes dans ce mensonge qui nous enferme sur nous-mêmes, dans cet orgueil qui nous détourne de Dieu et dont il est très difficile de se repentir. On a bien le sentiment de la vérité de la grandeur qui est en nous mais l'erreur c'est de ne pas en faire un motif de louange pour Dieu mais un motif d'auto satisfaction.

       Demandons au Seigneur de nous délivrer de l'orgueil et de nous faire aimer cette dépendance dans laquelle nous sommes à son égard pour que cette dépendance soit louange et débordement d'amour dans notre cœur.

       AMEN