TYR SUPERBE MAIS FRAGILE
Ez 28, 1-10
(3 octobre 1990)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ous allons réfléchir encore sur les textes d'Ezéchiel. Nous lisons des oracles qui concernent la ville de Tyr. On a tous lu dans Malet Isaac qu'il y avait Tyr et Sidon, cela nous rappelle vaguement quelque chose, mais on ne se rend pas compte que, à cette époque-là Tyr c'était New York. C'était New York à cause de la position maritime, c'était New York parce que c'était la ville du business et des affaires, c'était New York à cause d'un rayonnement international enfin c'était une ville absolument imprenable. Il faudra attendre les années 330 pour qu'Alexandre le Grand puisse bâtir une digue de l'île à la côte et prendre la ville de Tyr.
Tyr était donc la ville inimaginable pour ces petits paysans crottés qu'étaient les juifs de Jérusalem. Aller à Tyr c'était un peu comme pour nous, partir de Gardanne à New York. C'est donc, d'une certaine manière, le paradis. Paradis à cause de la puissance commerciale, paradis à cause de la puissance de défense, et paradis à cause de l'ouverture internationale que n'avait sûrement pas le pays de Juda à l'époque d'Ezéchiel. Et pour les juifs, Tyr était d'autant plus fascinante que ce n'était pas vraiment une puissance guerrière. D'une part, elle n'en avait pas envie. D'autre part les Tyriens étaient des Levantins c'est-à-dire que, partout où il s'agissait de gagner de l'argent, ils étaient preneurs, mais quand il s'agissait de risquer leur vie, ils se sauvaient tout de suite. Donc Tyr était une sorte d'allié car on pouvait faire des affaires ensemble ce qui n'était pas désagréable. C'est ainsi que le roi Salomon avait fait venir son spécialiste du bronze en le demandant au roi Hiram de Tyr, dans la foulée il en avait profité pour épouser une princesse de Tyr, ce qui, dans la politique internationale faisait très bien.
Or à l'époque d'Ezéchiel, dans les années 600, Tyr est menacée d'effondrement. Elle est en pleine prospérité, mais Ezéchiel dit : "Cela ne durera pas !" C'est comme si on disait aujourd'hui : New York n'en a plus que pour cinq ou dix ans et tout sera fini ! Ezéchiel prophétise sur Tyr deux choses intéressantes.
La première c'est que Tyr qui est la cité, la puissance maritime par excellence, Tyr est comparée à un bateau, un bateau qui fait des affaires, un bateau absolument somptueux dans lequel les boucliers sont d'or, les voiles sont de lin fin, dans lequel toutes les peuplades d'alentour travaillent comme mercenaires ou comme galériens pour tirer les rames. Bateau chargé des cargaisons prestigieuses qui reviennent de Tarsis c'est-à-dire de l'Espagne, bateau qui commerce avec la Grèce, Yavân, avec toutes les régions de l'Orient de la Méditerranée, commerce du fer forgé, des pierres précieuses, etc ... Et Ezéchiel dit : "Le bateau va chavirer ! le bateau va sombrer !" C'est-à-dire, on finit toujours par tomber du côté où l'on penche, parce que c'est l'instrument même de la puissance qui est la vulnérabilité de Tyr. C'est toute une conception de la vie humaine qui se trouve là. C'est le côté par lequel l'homme croit le mieux réussir, le mieux s'épanouir qui est en réalité son tendon d'Achille et sa faiblesse.
Et avec sa lucidité politique terrible, Ezéchiel dit : Tyr est en train de tout miser sur ses vaisseaux, mais elle est un vaisseau et ne se rend même pas compte qu'un vaisseau peut couler, et c'est ce qui va lui arriver. Le texte de ce matin concerne le roi de Tyr et c'est encore plus fort. "Tu as dit : "Je serai un dieu !" Là on n'est plus au niveau des affaires mais au niveau du désir de s'affirmer. C'est l'orgueil. Et l'on rapproche ce texte de celui de la Genèse où le diable dit à Adam et Eve : "Vous serez comme des dieux !" "Tu as dit : "J'acquerrai la sagesse !" Or la Sagesse c'est d'une certaine manière un moyen d'acquérir l'immortalité, c'est une manière de s'affirmer pour toujours, de dire : Je ne mourrai pas. Et Satan disait au début : "Vous ne mourrez pas, mais vous serez comme des dieux". Et Ezéchiel dit : "Tu ne te rends pas compte, Tyr, mais ta sagesse te perdra !" Là où tu crois avoir un instrument de divinisation, d'immortalisation, au cœur même de ta fausse sagesse, tu vas connaître la mort et la destruction !"
Ces textes, même s'ils sont un peu recouverts de poussière et d'histoire, même s'ils nous paraissent un peu énigmatiques, sont en réalité d'une proximité et d'une sagesse étonnante. Nous pouvons regarder notre propre existence, à tout moment, nous sommes menacés là même où nous croyons pouvoir poser des points d'appui. C'est toujours là notre véritable faiblesse, car au moment même où nous croyons pouvoir bâtir là-dessus, nous nous rendons compte de ce fait étonnant que nous-mêmes ayant posé les fondations, nous n'en voyons pas, nous n'en mesurons pas la véritable fragilité. C'est bien ce que dit Ezéchiel à la fin : "Diras-tu encore : "Je suis un dieu" en face de tes meurtriers ? Car tu es un homme et non un dieu entre les mains de ceux qui te transpercent !" Au fond, toute notre vie humaine est une expérience de précarité, précarité parfois bouleversante. "C'est tellement beau qu'on pensait que ça ne va pas durer !" Beaucoup de gens cultivent ce genre d'humanisme.
En réalité, le problème est différent. Si nous croyons pouvoir fonder notre vie, notre avenir sur notre propre pouvoir de créer ou de fonder, ça n'ira pas très loin. Dans l'expérience même de notre sagesse ou de notre réussite, comme Tyr avec ses bateaux et son commerce, nous devrions sans cesse être attentifs à cette fragilité fondamentale qui nous dit que nous ne tenons pas notre propre vie entre nos mains, mais qu'elle est entre les mains de Dieu.
AMEN