ANALYSE PROPHÉTIQUE DU BERGER
Ez 34, 1-6
(7 septembre 2005)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e voudrais simplement méditer quelques instants avec vous sur la lecture du prophète Ézéchiel dont il y aura la suite pendant les jours qui viennent. Apparemment ce thème nous paraît tellement banal, tellement usé, c'est le thème du pasteur. Pourtant, il faut bien reconnaître qu'il est un thème assez original, même si après il a eu un grand succès, soit pour parler de la vie politique, soit pour parler de la vie religieuse, de l'Église, en réalité, c'est vraiment une invention biblique que de considérer les responsables d'un peuple comme les pasteurs d'un troupeau. Et ceci de façon assez originale, parce que dans l'Antiquité, le berger n'est pratiquement jamais le propriétaire du troupeau. C'est la note fondamentale, et je pense que c'est la raison pour laquelle le thème du berger est entré vraiment dans la réflexion de la Bible.
Alors que dans les autres nations les personnes du peuple sont les sujets du roi, c'est-à-dire ceux qui lui sont soumis, et qui lui appartiennent, dans la Bible, on n'a jamais considéré que le peuple des douze tribus était la propriété ni du roi de Juda, ni du roi d'Israël. Il y a donc dès le départ une sorte de désappropriation fondamentale, les rois, les chefs et les princes du peuple n'ont pas le droit de traiter le peuple comme leur propriété. C'est une déclaration politique assez lamentable. Contrairement à ce qu'on pense, on n'a pas attendu 1789 pour le dire, peut-être pas pour le faire, mais pour le dire. C'est cette perception : s'il y a un peuple de Dieu, ce n'est pas le peuple de David, ce n'est pas le peuple de Salomon, c'est le peuple de Dieu. David et Salomon sont délégués par Dieu comme pasteurs, comme bergers du troupeau, tout comme un propriétaire de troupeau délègue au berger la surveillance et la garde du troupeau.
C'est là que les choses deviennent plus délicates, évidemment, lorsque le berger est à la tête du troupeau, il peut avoir la tentation de traiter le troupeau comme son bien propre. Il peut perdre le sens de la fonction de berger au profit d'une imaginaire possession. Et c'est là que tout va mal. Si on commence à privilégier la possession et la jouissance (je parle du berger), par rapport au service et à la fonction, à ce moment-là, c'est un double mensonge. Premièrement, le berger n'est pas propriétaire, donc il n'a pas le droit de se comporter comme çà, et deuxièmement, il détourne le profit même du peuple qui doit être au propriétaire réel, c'est-à-dire Dieu. C'est comme cela que les prophètes ont analysé la crise de la royauté. Que ce soit Jérémie, que ce soit Ézéchiel, c'est quand ils ont vu l'échec de la royauté en Israël, qu'ils ont dû l'analyser, et pour cela ce n'était pas spontané comme analyse, ce n'était pas facile, et ils ont découvert qu'effectivement, le véritable n'était peut-être pas tant, même s'il était aussi dans le peuple, que dans les chefs et les rois qui avaient failli à la mission confiée, à la fonction confiée.
Du coup, cela explique dans la tradition prophétique les deux grandes critiques que l'on entend tout le temps dans la bouche des prophètes, vis-à-vis du peuple, c'est l'idolâtrie, c'est-à-dire ne pas reconnaître qu'ils appartiennent à Dieu, donc qu'ils appartiennent à Baal, à Astarté, aux cultes cananéens, etc … et la deuxième critique, c'est que par rapport à ce peuple, le roi n'exerce pas sa fonction de ramener le peuple à son véritable propriétaire qui est Dieu. Vous remarquerez que d'une certaine manière, les deux critiques sont parfaitement complémentaires. En fait, si vous relisez tous les prophètes, vous verrez que depuis les premiers jusqu'aux derniers, c'est toujours la même chose : il y a deux problèmes, appartenir ou non à Dieu, et c'est le problème de tout le monde, aussi bien du peuple que du roi, et quand on tombe dans l'idolâtrie, on tombe dans la négation de l'appartenance, et d'autre part, le problème plus spécifique du roi et des princes, c'est-à-dire d'avoir en outre la mission de paître le troupeau, de le guider, de le conduire de telle sorte qu'il appartienne véritablement à Dieu.
Tout cela repose, et c'est une grande découverte de l'Ancien Testament, tout cela repose sur une conception de la liberté de l'homme face à Dieu. La liberté de l'homme face à Dieu se joue à deux niveaux : premièrement, est-ce que ma liberté appartient et est pour Dieu ou non ? C'est la première question, et cette question se pose à tout baptisé, à tout chrétien, qu'il soit prêtre, religieux, ou simple fantassin de la base, cela n'a pas d'importance, la première question est de savoir si oui ou non, j'appartiens à Dieu. C'est la question fondamentale : quel est le statut du peuple, ou du troupeau, et-ce qu'il appartient à Dieu ou pas ? Et dans un deuxième temps, exercice plus spécifique de la liberté, liberté comme responsabilité vis-à-vis des autres, est-ce que je suis capable d'exercer ma liberté de chef, de responsable, de prêtre, de diacre, comme un véritable service qui ne me ramène pas à une sorte de fausse appropriation du troupeau, mais qui me pose comme celui qui a été choisi par Dieu pour rappeler sans cesse au peuple, aux frères, leur véritable destination.
Si c'est assez important, c'est au moment même, et c'est une des choses tout à fait étonnante, on est dans les années 580, c'est au moment même où il y a l'échec de la royauté et la dispersion du peuple, que les prophètes analysent vraiment la crise politique et religieuse qui est au cœur du peuple, et il faudra trouver des solutions.
Nous le verrons la prochaine fois !
AMEN