AU-DELÀ DU REPROCHE, UN AMOUR INDÉFECTIBLE

Ez 33, 7-9

(10 septembre 2005)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

N

ous aurions peut-être préféré entendre d'autres paroles pour cette rentrée que ces paroles qui sont axées beaucoup plus sur le thème de l'avertissement, du reproche. Ézéchiel qui dit : "Je t'institue veilleur et tu dois reprendre le méchant". Et dans l'évangile, c'est le Christ qui dit : "Quand ton frère pèche, tu dois le reprendre, et s'il ne se reprend pas tu dois encore le reprendre, avec d'autres frères"

       C'est vrai que dans notre vingt et unième siècle commençant, le thème du reproche a mauvaise presse. Toutes les images que peut-être vous avez laissé défiler dans votre tête en entendant la parole d'aujourd'hui, ce peut être le procès des idéologies qui elles-mêmes ont utilisé souvent l'avertissement, le reproche, et ainsi détruit et tué des millions de personnes au cours du vingtième siècle. Puis, le reproche dans les religions, c'est bien utile. On accuse assez souvent les religions, justement, d'utiliser l'avertissement pour cultiver une sorte de culpabilité dans le cœur des croyants, afin de mieux les manipuler. Et que dire de la philosophie ambiante ? Nous ne croyons plus beaucoup à la Vérité, privilégiant "les" vérités. Que vaut mon reproche à mon frère s'il n'y a pas une seule vérité ? J'ai mon point de vue, il a le sien, par conséquent, je n'ai pas à lui faire de reproches. Dans la vie des couples, si on veut utiliser quelques caricatures, nous aurions plutôt tendance à fuir les reproches plutôt que d'affronter les problèmes, souvent, on accuse madame d'invectiver monsieur le mari, qui heureusement se rappelle qu'il doit sortir le chien à dix heures, et qu'il fuit comme cela ses responsabilités. 

       Nous sommes de bons chrétiens, nous écoutons l'évangile, nous désirons faire un reproche à notre frère, et nous nous rappelons la parole du Christ : "Ne juge pas pour ne pas être jugé". Qui es-tu toi, qui va aller dénoncer la paille qui est dans l'œil de ton voisin, qui va lui proposer de lui ôter cette paille, et qui ne voit même pas que tu as un poutre dans ton propre œil. Et nous freinons des quatre fers et nous disons : qui sommes-nous pour oser faire un reproche à notre frère ? 

       C'est vrai que les textes qui nous sont proposés aujourd'hui nous parlent du reproche mais sur deux modes différents. Dans l'évangile, le Christ nous invite à réfléchir sur la manière dont nous avons à essayer de faire un reproche à l'autre. Il donne quelques petites recettes, discrétion, prudence, jugement, je rajouterai pour ma part, humour. Mais ce qui m'intéresse avec vous aujourd'hui, ce n'est pas de parler de la manière dont avons à essayer de formuler des reproches, mais je voudrais m'arrêter davantage au texte du prophète Ézéchiel. Il aborde la question du reproche sous un autre angle qui m'intéresse davantage : c'est le lien qui se tisse entre le veilleur et le méchant (pour reprendre les termes du prophète), le lien qui se tisse paradoxalement entre celui qui formule le reproche, et celui qui le reçoit. Très souvent, quand nous nous retenons de formuler un reproche, il y a une dimension que j'appellerais géostratégique. Nous nous disons : si je lui dis cela, comment va-t-il comment va-t-elle réagir ? Il va penser que je suis très méchant, si je lui formule mon reproche, cela risque d'ouvrir une certaine violence, et lui aussi va se mettre à me dire ses reproches. Donc, pour éviter qu'il me fasse des reproches, évitons de lui en faire. Nous arrivons ainsi à une situation où nous vivons dans une sorte de d'indifférence, les uns à côté des autres, et pour une communauté, dans une vie conjugale, et nous pensons hélas que le plus petit dénominateur commun de la vie en communauté se résume à dire : surtout, pas de vagues ! Fermons les yeux, évitons … parce que cela va peut-être abîmer ma relation à l'autre et que tout va être détruit. Je ne sais pas où je mets les pieds, c'est peut-être un terrain miné. 

       Pourtant, et là, je fais appel à une expérience, je sais que souvent je parle de cette expérience de coopération, mais que voulez-vous, cela m'a beaucoup marqué, pour m'être occupé d'enfants difficiles, si ce n'est caractériels, je me souviens que dans un premier temps, il est très facile de fermer les yeux quand un enfant fait une bêtise. A court terme, on évite les problèmes, mais à long terme, j'ai senti naître dans le regard de ces enfants un certain mépris vis-à-vis de l'adulte que j'étais. L'enfant savait très bien ce qu'il avait fait, et il est devant un adulte qui est censé lui rappeler que ce qu'il vient de faire est une bêtise, et l'adulte ne le fait pas ! Là, c'est le mépris assuré. C'est bien gentil, mais ils vous prennent pour un moins que rien. Alors que pointer la faute devant l'autre, rappeler à l'enfant ce qu'il a fait, c'est vrai que c'est fatigant, c'est usant, c'est énervant parce que cela nous oblige à regarder tout le temps, à être veilleur comme le dit Ézéchiel, cela nous pompe de l'énergie, mais ça réveille dans le regard de l'enfant un respect. Dans ce respect, l'enfant découvre l'amour de l'adulte, il découvre qu'il n'est pas indifférent au regard de l'adulte. L'enfant découvre que l'adulte va engager toute son énergie pour essayer de remettre les choses en place. Bien sûr, l'enfant recommencera les bêtises un peu après, ce n'est pas grave. 

       Je crois frères et sœurs, que le reproche montre quelque chose de très important dans nos relations. Il montre qu'en fait, il y a une relation d'amour qui peut se tisser paradoxalement. Cette relation d'amour, comme je le disais tout à l'heure, montre que notre relation entre nous tous n'est pas fondée sur le plus petit dénominateur commun, mais est fondée sur une alliance indéfectible qui nous lie les uns aux autres, même si on ne s'est pas choisi, et même si parfois on en a ras le bol des voisins, de sa femme, de ses enfants, de son mari. Le reproche, tel qu'il est formulé dans le texte d'Ézéchiel nous rappelle que nous avons une destinée commune, une alliance. Et le prophète nous rappelle justement cette alliance réalisée entre Dieu et son peuple. C'est vrai que le mot "reproche" n'est pas très beau pour qualifier cette relation d'amour qui se tisse entre deux êtres, ou dans une communauté paroissiale. 

       Je vous propose de réfléchir sur un autre terme qui est le suivant : la jalousie. Je ne parle pas de la jalousie qui naît parce que madame regarde quelqu'un d'autre dans la rue, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Je parle de la jalousie du Seigneur Dieu Sabaoth comme on le dit dans la Bible. La jalousie de Dieu pour son peuple, elle est fondée sur cette Alliance que Dieu a signé avec son peuple élu, son peuple choisi. Quand Dieu se manifeste de cette manière, il rappelle à l'homme qu'il est lié avec Dieu et qu'Il ne peut pas le laisser livré à lui-même. Car Dieu aime l'homme d'amour. Et pour moi, frères et sœurs, le summum de cette jalousie et de ces paroles de reproches, nous le vivons le Vendredi saint, quand nous regardons la croix qui remonte processionnellement dans cette nef, et que nous entendons les "impropères", qui sont cette parole, ce cri du cœur de Dieu, ces reproches de Dieu vis-à-vis de son peuple. Dieu dit : je t'ai tout donné, et toi, tu ne me donnes rien. Ce reproche, frères et sœurs, où finit-il ? Il finit sur la croix. Le zèle jaloux de Dieu s'exacerbe non pas dans une violence vis-à-vis du pécheur, mais dans une violence vis-à-vis de lui-même. Cette mort qui aurait dû signer la destruction de cette relation entre l'homme et Dieu aboutit d'une manière paradoxale et incroyable, au salut de l'homme. 

       Frères et sœurs, que cet avertissement auquel Ézéchiel nous convie, que ce travail de veilleur que nous avons à faire nous rappelle qu'il nous plonge exactement à l'expérience de la vie avec l'autre, car nous basculons souvent dans deux extrêmes. Nous savons que nous avons besoin de l'autre, et en même temps, à chaque instant, nous faisons l'expérience que l'autre nous pèse. 

       Que cette rentrée de vie paroissiale nous rappelle l'importance de la vérité, et de la parole, de l'avertissement les uns envers les autres. 

 

       AMEN