DE L'IMAGE A LA RÉALITÉ

Ez 32, 1-8

(1er septembre 2005)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

I

l n'est pas toujours facile de repérer la construction et le fonctionnement d'une parole de Dieu surtout dans l'Ancien Testament. En effet, il y a toujours un mélange de style : on peut être dans une sorte de récit relu d'une histoire ancienne qui aurait une portée prophétique, morale, et puis, on peut avoir une sorte de petite parabole, une image comme celle qui a pu vous échapper, il était question de crocodile. Donc, je vais vous parler de crocodile, cela vous mettra en appétit pour ce midi. Je n'en ai vu qu'une fois dans ma vie, mais je m'en souviendrai longtemps. Dans le texte d'Ézéchiel, la comparaison est intéressante entre le pharaon et le crocodile. Vous savez qu'il y a deux bêtes, les hippopotames et les crocodiles qui sont les animaux qui fascinaient le plus les israélites, puisque c'étaient les bêtes d'Égypte, les bêtes les plus horribles et les plus monstrueuses. Je ne parle pas de la baleine, elle est dans Jonas, mais on la voit moins. Le crocodile et l'hippopotame sont des bêtes très violentes, même si l'hippopotame a l'air d'une bête très placide, c'est un animal très redouté en Afrique, plus que le crocodile, car il est absolument sournois. Ici, il s'agit du crocodile, le Léviathan. 

       Pour que le prophète ait envie, audacieusement de comparer pharaon à un crocodile, il faut qu'il ait eu une sorte d'expérience, de vision. Il s'est promené au bord du Nil, ou on lui a raconté un événement qui s'est passé au bord du Nil et cela s'est enregistré dans sa tête. Il y a toujours à la base de toute parole de Dieu une sorte de première expérience existentielle qui sert d'image et qui va nourrir les images dont il a besoin après pour expliquer. Cela fonctionne presque comme un rêve. On lui a parlé un jour de la manière dont on sortait les crocodiles : "Tu étais comme un crocodile dans les mers, tu bondissais dans tes fleuves, tu troublais l'eau avec tes pattes, et tu agitais les flots. J'étendrai sur toi mon filet". On lui a raconté comment on pêchait les crocodiles, on tire ces immondes bêtes sur la berge : "Ils te tireront dans mon filet et te laisseront sur la terre". On lui a raconté ce qu'était un cadavre de crocodile qui était livré à la pâture des oiseaux du ciel et aux autres animaux qui viennent dévorer la chair, en effet, une fois mort, le crocodile sert de pâture aux autres animaux. "J'emplirai les vallées de tes déchets, j'arroserai le pays de ce qui coulera de toi, ton sang sur les montagnes, tu rempliras les ravins". À ce moment, on lui a raconté que le sang et tout ce que contenait la bête se répandaient sur la terre. 

       Mais, après, cela ne colle plus : " Quand tu t'éteindras, je couvrirai les cieux, j'obscurcirai les étoiles, je couvrirai le soleil de nuages, et la lune ne donnera plus sa clarté". À ce moment, c'est une autre image qui vient prendre le relais. La première image était ce qui se passe lors de la capture d'un crocodile et qui sert pour expliquer que pharaon va mourir comme le crocodile, et cette deuxième image est soit une éclipse, soit une terrible tempête, la lune se voile, les astres deviennent obscurs, les ténèbres se répandent, on a là une autre expérience, qui va continuer le déroulement de l'oracle du prophète. 

       C'est exactement de cette manière que fonctionne la Parole de Dieu. Elle fonctionne par association d'images les unes après les autres qui vont dessiner ce que le prophète veut dire, c'est cela un oracle. Souvent les oracles sont empruntés au vocabulaire guerrier. Vous avez souvent remarqué qu'il est question, et nous nous sentons souvent étrangers à ce genre de définition, parce que cela nous paraît bien violent, et nous nous situons au-delà de ce que nous voudrions entendre de Dieu. Il n'empêche que les images utilisées sont des images qu'il a lui-même éprouvées. Le prophète va réutiliser ces images pour tenter de dessiner non pas une anticipation, mais une réalité cachée des choses. Le prophète dit ce qui est caché. Derrière le crocodile se cache pharaon, apparemment, c'est la force obscure, aveugle, sournoise et violente identique à celle de cette bête. En fait, il ne restera rien de pharaon, il servira de pâture aux oiseaux. Dieu dit : c'est comme l'éclipse, le jour où tu vas mourir, je profiterai de ce moment-là pour signifier que je suis plus fort que toi et que je domine les astres. C'est par association d'idées et d'images, que le prophète écrit et parle. 

       De même pour nous, nous n'avons pas forcément des idées sur Dieu, intellectuelles et théoriques. Dieu vient parler par des images, et toutes les images peuvent nous servir à déchiffrer la manière dont Dieu vient écrire une histoire en chacun de nous, il y a une sorte de lecture que nous devons accomplir, comme le prophète sait le faire, pour nous permettre d'entendre comment Dieu écrit notre propre histoire comme Il écrit celle du monde, et qu'il reste le maître, comme il est aussi le maître de notre histoire personnelle. 

 

       AMEN