DIEU DES NATIONS

Jr 16, 19-21 ; Lc 12, 13-21

(8 octobre 2011)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Est-il le dieu qui nous constitue comme peuple ?

F

rères et sœurs, le texte du prophète Jérémie que nous avons entendu tout à l'heure, même s'il est très bref est très compliqué. Il fait partie de toute une série de textes dans lesquels Jérémie parle souvent du "Dieu des nations". On n'y comprend pas grand-chose. Pourquoi Jérémie met-il en concurrence le Dieu d'Israël et le Dieu des nations ? C'est parce qu'il y a un problème fondamental pour les anciens.

Pour nous aujourd'hui, la religion est devenue d'abord une activité presque spontanément privée. Je ne suis pas sûr que nous ayons toujours raison, mais en tout cas, c'est comme ça. Par conséquent, l'expression favorite que nous aimons dans la vie, c'est "mon Dieu". De ce point de vue-là, Jérémie est un des précurseurs. Il n'est pas le commencement absolu, mais il fait partie de ceux qui ont commencé à réaliser que l'expérience de Dieu c'était "mon" Dieu et qu'il fallait une sorte de reconnaissance intime par un acte personnel de la présence du salut et de l'action de Dieu.

A l'époque, ce n'était pas du tout la manière de penser. On n'imaginait pas du tout que le problème de Dieu soit une affaire personnelle. Je pressens même que cela n'avait pas de sens parce que pour les hommes de ce temps-là, le problème de Dieu n'était pas d'abord : est-ce que j'y crois ou non ? Le problème de Dieu était le Dieu d'une nation. On ne pouvait pas imaginer que le problème de Dieu dépende de la vie personnelle de quelqu'un. Si Dieu existait, c'était parce que telle nation, les Édomites, les Moabites, les Cananéens se reconnaissaient comme constitués par un Dieu. C'est très différent. Si vous considérez que l'expérience de Dieu c'est une expérience personnelle, vous lisez saint Augustin, vous essayez de faire votre petite réflexion personnelle. Mais à l'époque de Jérémie dans la plupart des peuples cela n'avait aucun intérêt. Cela n'existait pas, on n'y pensait même pas. Bien sûr, chacun allait offrir les sacrifices dans les différents sanctuaires plus ou moins païens de l'époque. La dévotion n'était pas d'abord personnelle. C'était parce que je faisais partie d'un peuple et que je reconnaissais que ce peuple se comprenait lui-même comme constitué par un Dieu, qu'il était constitué comme peuple, et moi, petite pièce du puzzle de ce peuple, je participais au culte de ce peuple à son Dieu qui l'avait constitué comme peuple.

C'est pour cela qu'on a si souvent dans la Bible l'expression : les dieux des nations. Cela ne veut pas simplement désigner les dieux, les idoles que les nations se sont fabriquées pour se prosterner devant, c'est une vision naïve des choses. Mais les dieux des nations, cela veut dire les dieux qui ont constitué telle ou telle nation et qui la maintiennent aujourd'hui dans une certaine cohérence, durée et permanence dans le temps. Vous voyez la différence de conception ? Nous aujourd'hui, grâce à tout un itinéraire de réflexion depuis la Bible, depuis cinq ou six siècles avant Jésus-Christ, nous concevons le problème de Dieu comme un problème personnel, c'est chacun de nous qui répond de sa foi en Dieu et en Jésus-Christ. Chez les anciens, pas du tout. Si vous étiez athénien, cela n'avait pas de sens de nier l'existence d'Athéna. Cette existence était aussi nécessaire, fondatrice que l'existence du peuple athénien, l'un renvoyait parfaitement à l'autre.

C'est là que commence à se nouer le problème et que la prophétie de Jérémie est extraordinaire, car Dieu dit : moi je vais leur révéler mon nom, ils vont venir me dire que tout le reste c'étaient des mensonges. C'est une vision d'une valeur prophétique extraordinaire. Tous ces gens qui se croyaient les protégés d'un Dieu parce que c'était un Dieu qui avait la garantie nationale, tous ces gens étaient logés à la même enseigne. Ces nations existaient parce que leurs dieux les constituaient comme tels et les garantissaient dans l'existence. Jérémie dit : il y a un jour où ces gens-là se rendront compte que le problème de l'existence de Dieu est mal posé. Ce n'est pas un problème d'identité nationale. Dieu n'est pas le garant de l'existence des Moabites ou des Égyptiens. C'est là qu'on mesure tout le travail qui s'est fait dans la Bible pour passer de cette notion d'un Dieu identique, fabricateur d'une nation et garant de l'histoire de cette nation, jusqu'au moment où l'on s'aperçoit comme le dit Jérémie, que c'est vide de sens. Le dieu n'est pas le garant de l'existence des nations.

Je pense que cela devrait donner pas mal de réflexion sur un certain nombre d'attitudes ou encore de nos réflexes. On ne peut pas dire qu'un pays a comme Dieu, même le Dieu des chrétiens, c'est inexact, c'est une sorte de retour, même sans le vouloir à une refondation d'identité nationale populaire dans une figure religieuse. C'est un détournement.

Ces petits textes de Jérémie c'est très beau parce qu'à la fin, il dit : quand ils viendront reconnaître leur mensonge que leur dieu n'est pas celui qui les a fabriqués nationalement, alors, je leur révèlerai mon nom, mon existence personnelle. Ce sera la transformation, et elle a commencé à s'ébaucher dans l'histoire religieuse de l'humanité, à peu près à cette époque-là. C'est le moment où petit à petit on s'est aperçu que le problème religieux n'était plus simplement le garant d'une identité d'un peuple, d'une tribu, d'une société, mais que c'était un problème qui était posé personnellement à chacun.

 

AMEN