JÉRÉMIE
Jr 20, 7-18
(3 octobre 1998)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, depuis quelques semaines, nous lisons les oracles du prophète Jérémie, et je voudrais m'arrêter quelques instants avec vous sur l'admirable page que nous avons lu. Pour la comprendre, il faut savoir, on l'a déjà vu, tout au moins ceux qui étaient là ce jour-là, que le prophète Jérémie qui a exercé son ministère juste avant la ruine de Jérusalem, a été personnellement chargé par Dieu d'annoncer cette catastrophe imminente et ses concitoyens, en particulier les hommes politiques d'Israël avaient beau jeu de dire qu'il décourageait le peuple, qu'il était un fauteur de trouble, qu'il était un prophète de malheur un homme dangereux, et qu'il fallait donc l'éviter, ce qu'ils firent d'ailleurs en décidant de le noyer dans une citerne remplie de boue, et par toutes sortes d'autres sévices qu'ils exercèrent sur lui, et qui font de Jérémie une figure annonciatrice, prophétique, de la Passion du Christ.
Dans le texte que nous venons de lire, Jérémie se plaint à Dieu, de ce qu'il sait que Dieu lui confie : "Je suis prétexte continuel à la moquerie, car toutes les fois que je parle, je dois dire catastrophe, dévastation, la Parole de Dieu est pour moi source d'opprobre, non seulement d'opprobre, mais de calomnies". Dénonçons-le, "tout le monde guette ma chute, nous tirerons vengeance de lui". Et Jérémie en arrive à dire : "Je ne penserai plus à Dieu, je ne parlerai plus en son nom", il est tenté de rejeter cette mission, ce ministère terrible que Dieu lui confie et lui impose.
Et devant le caractère tragique de cette vie que Dieu met sur ses épaules, Jérémie en vient à maudire le jour de sa naissance : "Maudit soit le jour où ma mère m'enfanta, maudit soit l'homme qui annonça ma naissance à mon père". Il souhaite d'être mort dans le sein de sa mère pour que le jour de sa naissance soit le même que le jour de son ensevelissement, pour que le sein de sa mère ait été son tombeau. Il y a donc une détresse, un désespoir, une révolte dans le cœur du prophète devant cette mission impossible, cette mission abominable que Dieu lui confie. Et puis, il y a cette constatation : "Je me suis dit, je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom, mais sa Parole en mon cœur est comme un feu dévorant, je m'épuisais à le combattre, mais je ne pouvais pas".
Voilà ! Le prophète voudrait être délivré de cette mission, il voudrait ne pas avoir à obéir à l'ordre de Dieu, mais la présence de Dieu est dans son cœur, comme un feu, et il ne peut pas y résister. Ailleurs, dans un passage que nous lisions, il y a quelques jours, il disait : "Quand la parole de Dieu se présentait à moi, je la dévorais, elle était comme mon ravissement et mon allégresse dans mon cœur". Contradiction entre cette mission si douloureuse, si difficile, si insupportable que Dieu lui confie, et puis, cette présence de Dieu qui est tout à la fois dévorante et le ravissement de son cœur.
C'est pourquoi malgré l'évidence de la persécution, malgré la souffrance qui est la sienne, Jérémie ne perd pas confiance : "le Seigneur est vraiment là, il est un héraut puissant, les adversaires qui ont l'air de l'emporter ont trébuché, c'est à toi Seigneur que j'expose ma cause, tu délivres l'âme du malheureux".
Frères et sœurs, nous n'avons pas reçu, ni vous ni moi, une mission aussi terrible que celle de Jérémie, il arrive pourtant que la présence de Dieu, les évènements de notre vie, ce que nous attribuons peut-être un peu facilement à la volonté de Dieu, nous paraisse difficile, dur à supporter, un deuil, une séparation, l'échec d'un amour, la solitude, la maladie qui ronge ceux que nous aimons, toutes choses qui révoltent notre cœur et qui font que nous sommes tentés de dire comme Jérémie : "Seigneur, écarte-toi, éloigne-toi, je ne peux plus supporter ce que tu m'infliges, ce que je crois que tu m'infliges".
Et effectivement, ces choses qui arrivent dans notre vie, qui nous sont réellement insupportables, elles légitiment un sursaut de révolte dans notre cœur. Et cependant, c'est à ce moment qu'il faudrait garder les yeux de notre cœur fixés avec confiance sur Dieu, pour que malgré les apparences, malgré certaines que nous pourrions voir avec évidence, nous continuions à croire que Dieu est la Vie de notre vie, le cœur de notre cœur, que sa parole en nous est comme un feu, que nous ne pouvons pas nous en écarter, que nous ne pouvons pas nous éloigner de Dieu et que ces apparences douloureuses dont nous lui attribuons à tort toute la paternité, n'empêche pas qu'au fond Dieu est amour et miséricorde, que sa présence est l'allégresse de notre cœur.
Il faudrait que notre amour de Dieu soit assez grand pour que malgré toutes les difficultés, toutes les épreuves toutes les souffrances, malgré toutes les absurdités qui traversent nos vies ou la vie du monde ou l'histoire des hommes, nous ne perdions jamais de vue cette relation fondamentale que Dieu a avec nous, que nous ne comprenons pas toujours, mais à laquelle notre cœur doit rester en dépit de tout attaché, pour que nous puissions un jour comprendre, découvrir la vérité, et enfin être dans la paix.
AMEN