LES JÉRÉMIADES

Jr 18, 18-23

(28 septembre 1998)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Saint Jean de Malte : Jérémie 

F

rères et sœurs, vous savez comment en français on met un mot un peu populaire : on parle de "jérémiades" pour quelqu'un qui se plaint tout le temps, toujours mécontent, qui pense en général que c'est de la faute à tout le monde s'il est si malheureux. On est dans ce chapitre extraordinaire de la plainte, mais la plainte érigée en système, c'est-à-dire : rien ne va jamais. Et ceux qui profèrent ainsi des jérémiades ont comme saint patron le prophète Jérémie, dont nous venons d'ailleurs d'entendre, une jérémiade célèbre, puisque c'est la jérémiade de sa persécution.

       Or, cette jérémiade est très intéressante parce qu'en réalité elle nous apprend quelque chose : il est assez difficile d'accepter ce qui pourtant est réel. Donc, Jérémie se plaint, il se plaint tout le temps, et il se plaint contre tout le monde, il a tout le monde contre lui ! Et l'on peut dire que tout le tissu de l'œuvre du prophète Jérémie c'est cette manière qu'il a, non pas de se mettre tout le monde à dos, mais dont il a toujours tout le monde contre lui. Il ne le fait pas exprès, il ne le cherche pas, mais de fait, chaque fois, il est seul contre tous. Jusqu'au terme même de sa vie, quand il sera en Égypte, avec le petit foyer qui aura réchappé comme par miracle de la destruction, de la dévastation et de la déportation, il réussira encore à proférer des paroles des oracles qui vont mettre la petite poignée des exilés qui l'accompagnent contre lui.

       Et d'ailleurs, Jérémie est le signe sur ce point, parce qu'à un certain moment, il se fâche contre Dieu. Jérémie sait le problème, c'est que Dieu lui demande de parler, ça ne va jamais, cela le met toujours en situation de désaccord, évidemment, donc de persécution.

       Or, nous avons ici une des clés du problème. L'argument des gens qui vont persécuter Jérémie n'est pas banal : "Ils ont dit, (ils c'est tout le monde, c'est-à-dire, en gros, le sacerdoce de Jérusalem, et disons tout le gratin juif des environs) ils ont dit : venez, machinons un attentat contre Jérémie, (c'est ce qui va se passer quand on le mettra dans la citerne)" . Et voilà la raison : "car la loi ne périra pas faute de prêtres, ni le conseil faute de sages, ni la Parole, faute de prophètes". C'est exactement ce qu'on appelle la fausse assurance : Israël, conscient d'être le peuple choisi par Dieu est conscient de l'élection, et il interprète l'évènement en disant que de toute façon, tout ira toujours bien quoiqu'il arrive. Nous ne manquerons pas de prêtres pour interpréter la Loi, nous ne manquerons pas de sages pour donner des conseils, et nous ne manquerons pas de prophètes pour nous donner la Parole. Autrement dit, on n'a pas besoin de lui.

        La Parole prophétique apparaît aux contemporains de Jérémie comme une Parole superflue, on ne manque de rien, on est dans la Loi, par conséquent, ce n'est pas la peine d'avoir un gêneur, ce n'est pas la peine d'avoir quelqu'un qui chante en désaccord avec nous. Ce qui est le drame de Jérémie, c'est la fausse assurance de l'humanisme du peuple de Jérusalem, ce sont les sirènes qui disent : ça ira bien, il est le seul à dire "non", donc ça ira.

       C'est toute une théologie de la Parole de Dieu, car, apparemment, la Parole de Dieu passe par le peuple, c'est le peuple qui est dépositaire, en fait, pour ce monde-là, la Parole de Dieu passait par un seul, par Jérémie. Les prêtres utilisaient la Parole pour endormir le peuple, les sages pour donner de mauvais conseils, et les faux prophètes pour essayer de couler Jérémie. Et la Parole de Dieu passait par une seule personne, celui que Dieu avait choisi pour être le témoin, le ministre et le transmetteur de cette Parole : Jérémie.

       Je crois que ce passage est d'une grande richesse pour nous. La Parole de Dieu ne passe jamais autrement que par une personne, je dirais pour faire bref, que la Parole de Dieu n'est pas sur Internet ! Elle n'est pas cette espèce de quantité immuable, indéfinie de surabondance, toujours disponible n'importe quand, par n'importe quelle commande : la Parole de Dieu passe toujours par quelqu'un. C'est la raison pour laquelle il y a des prêtres, c'est la raison pour laquelle il y a des prophètes, c'est la raison pour laquelle, dans l'Église, il y a ceux qui sont chargés plus spécialement de proposer la Parole de Dieu. Mais la Parole de Dieu n'est pas un ministère général, il est toujours un ministère particulier, la Parole de Dieu passe par un homme. Et c'est tellement vrai qu'au moment où la Parole de Dieu est venue dans le monde, par la venue du Christ, elle est passée par un seul homme, le Christ lui-même le Fils de Dieu.

       C'est assez difficile à comprendre, que la Parole de Dieu ne soit pas simplement une sorte de contenu de pensée, de préceptes, mais que la Parole de Dieu passe par un homme qui est au service d'une communauté. La Parole de Dieu n'est pas d'abord la propriété d'une communauté qui dirait : nous, nous avons la Parole de Dieu à nous ! Il y a ainsi beaucoup de conséquences au niveau de la compréhension de la Tradition de la Parole de Dieu et au niveau de la compréhension de nos assemblées eucharistiques. S'il n'est pas donné à tous de créer une sorte de Parole commune, il faut construire une Parole par laquelle on se retrouve ensemble, c'est un schéma par lequel se construit la Parole qui est toujours donnée par le ministère d'un homme choisi pour ce service, pour les autres. Cela veut donc dire que chaque homme a de l'importance, Israël ne peut pas se passer de Jérémie, et le péché d'Israël c'est d'abord de douter de la Parole de Dieu, qui pouvait passer par celui-là même qui les dérangeait. Que cela nous ouvre les oreilles, non seulement à la Parole elle-même, mais aussi à ses messagers.

       AMEN