PROMESSE DE BONHEUR

Jr 20, 7-18

(1er septembre 1986)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Saint Jean de Malte : Jérémie 

M

audit soit le jour où je suis né,le jour où ma mère m'enfanta, qu'il ne soit pas béni!" En lisant ce passage du prophète Jérémie, nous avons entendu sans doute un des textes les plus scandaleux et les plus bouleversants de l'Ancien Testament. De quoi s'agit-il ?

D'un prophète, Jérémie qui en a assez, non seulement de la Parole de Dieu, mais la Parole elle-même en est venue à le dégoûter purement et simplement de la vie et à lui faire souhaiter de n'avoir jamais existé. Ce texte marque indubitablement, dans l'histoire de la foi d'Israël, une étape absolument décisive. Dans l'Orient ancien, le prophétisme était un métier. Quand le prophète parlait, il donnait un oracle, il vivait généralement à proximité des temples, il vivait dans des conditions parfois un peu choquantes, un peu provocantes, mais il jouissait d'une sorte d'immunité et d'impunité qui faisait que, lorsqu'il avait délivré son message, il était quitte pour ce qu'il avait dit, et normalement personne ne lui cherchait d'ennuis. On essayait, dans l'entourage, d'interpréter et de comprendre au mieux cette parole qui était donnée comme un avertissement, mais généralement, le prophète comme tel n'était pas inquiété.

       Dans le cas de Jérémie, la Parole de Dieu fait un pas en avant dans son mystère d'intimité avec les hommes. Jérémie est sans doute le prophète de l'Ancien Testament qui a vécu de la façon la plus radicale et la plus bouleversante cette intériorité de la Parole de Dieu. La Parole de Dieu n'est pas simplement quelque chose de positif, mais même avant la croix du Christ elle a quelque chose de ravageur et de destructeur. Et en ceci Jérémie est un témoin de ce que nous vivons nous-mêmes : la Parole de Dieu est un feu dévorant. Elle séduit, mais quand on est séduit par elle, elle devient pour ainsi dire, une sorte de cancer qui vous ronge intérieurement, en faisant apparaître toute la mort et toute l'incapacité qui est en nous d'accéder au mystère de Dieu. C'est cela même que Jérémie a commencé à connaître dans sa chair et dans son cœur.

       La Parole de Dieu, loin d'être simplement un message, est tout l'inverse. C'est quelque chose qui s'accroche à notre cœur, à notre chair et à notre être et qui le dévore intérieurement. C'est pour cela que la Parole peut avoir cet effet mystique de s'incorporer, de prendre sur notre vie et sur notre cœur, et à certains moments, de nous mener par des chemins où nous ne voudrions pas aller. Et nous savons tous, d'une manière ou d'une autre, que dans notre expérience personnelle, à tel ou tel moment de notre vie, la Parole de Dieu, le mystère de Dieu s'est emparé de nous, et qu'à certains moments nous avons freiné de tout notre être pour ne pas nous laisser emporter, parce que nous trouvions que cela nous emmenait là où nous ne voulions pas aller, parce que nous trouvions que cela était trop dur à avaler et ne se conformait pas aux désirs ou aux projets que nous pouvions avoir. Et cependant, chaque fois, nous sommes obligés de capituler : "Tu m'as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire !"

       Dans le cas de Jérémie, la force et la puissance de cette Parole de Dieu l'amène à maudire sa vie : "Maudit soit le jour où je suis né !" C'est une première approche du mystère. C'est parce que Jérémie, totalement saisi, empoigné par la Parole de Dieu, se trouve en butte à ses compatriotes qui le persécutent parce qu'Il annonce des malheurs sur la ville de Jérusalem, qu'il en vient à cette conclusion : il aurait mieux valu que ne n'existe pas. Pour lui, la mort aurait dû se placer au début. Et vous remarquerez que la solution de ce mystère et de cette énigme ne se trouvera que lorsque le Christ Lui-même, la Parole en personne, connaîtra la mort, non pas la mort au début mais la mort à la fin.

       Le mystère du Christ, dans sa mort, nous montre jusqu'où va la Parole de Dieu. Elle n'est pas un reniement de l'existence humaine, elle n'est pas un refus de vivre, mais elle rend la vie difficile à l'homme pour s'adapter à la vision de Dieu. Mais cette œuvre de mort accomplit et accompagne toute l'existence humaine pour la mener à la Résurrection. Plutôt que d'aboutir à un refus "si seulement je n'existais pas", je n'aurais pas à faire cette épreuve de mort à moi-même, le Christ a ressaisi l'homme tout entier dans sa mort, sans rien nier de cette mort devant laquelle nous sommes mis, mais en nous montrant que, désormais, "avec Lui et en Lui" la Parole peut s'emparer de nous, et tout en nous configurant à la mort du Christ, elle nous conduit vers sa Résurrection. C'est cela la véritable séduction du Royaume, c'est cela l'accomplissement des promesses, c'est cela aussi le sens de notre vie.

       AMEN