LE PROPHÈTE

Jr 1, 1-10

(23 juin 1986)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

Dinant : Jérémie 

N

ous venons de lire cette extraordinaire vocation du prophète Jérémie que Dieu appelle parce qu'Il l'a choisi, aimé, consacré "dès le sein de sa mère" c'est-à-dire non dans la chronologie première de son existence terrestre mais "de toute éternité" comme le dira plus tard saint Paul aux Colossiens : "Dieu nous a aimés et bénis de toutes sortes de bénédictions spirituelles dans le Christ." Et ceci s'applique bien évidemment à ceux qui sont postérieurs à la venue du Christ, mais à ceux qui ont été antérieurs à son apparition sur la terre et qui, comme le prophète Jérémie ont préparé sa venue dans le cœur du peuple d'Israël et de tous les hommes.

       Il nous faut méditer un instant sur ce qu'est la vocation d'un prophète, moins la vocation d'un prophète de l'Ancien Testament que la vocation du prophète d'aujourd'hui. Cependant ceux que nous appelons les prophètes de l'Ancien Testament peuvent nous éclairer sur la réalité du prophétisme dans la foi chrétienne de l'Église d'aujourd'hui. Un prophète c'est un croyant, un prophète c'est un voyant.

       Un croyant, le texte de Jérémie nous le laisse entrevoir, croyant en un Dieu qui l'aime depuis toujours et qui l'a choisi et qui l'a consacré. Et ceci, quoi qu'en pense Jérémie : "Je ne veux pas être comme tu le veux. Je suis un enfant. Je ne sais pas parler." Peu importent les dispositions intérieures de ce pauvre homme, peu importent ses humeurs, peu importe son caractère ou ses possibilités : il a été choisi et aimé par Dieu et c'est cet amour qui sera en lui la source de sa prophétie et de son ministère.

        Nous sommes aujourd'hui, dans l'Église, prophètes à la mesure de notre foi. Non pas de la foi que nous mesurons à l'aune de notre piété, de notre connaissance de Dieu, mais de la foi qui est cette confiance permanente, incontournable, quoi qu'il arrive en un Dieu qui nous aime. Ceci c'est très facile à dire, c'est très beau à entendre, mais c'est beaucoup plus difficile à vivre que les paroles ne le laissent pressentir. Quand nous regardons notre vie, chaque instant de notre vie, est-ce que vraiment nous sommes convaincus que nous sommes, de toute éternité, aimés par Dieu, quel que soit ce que nous vivons ? Ce n'est peut-être pas, frères et sœurs chrétiens, une de nos premières convictions, tout simplement parce que nous sommes beaucoup trop centrés sur nous-mêmes, sur ce qui nous arrive que sur cet amour éternel de Dieu, que sur cette miséricorde de Dieu qui, sans cesse, toujours, quoi que nous fassions, quoi qu'il nous arrive, repose sur nous et nous attire, et nous appelle à Lui. Un prophète c'est un croyant. L'Église d'aujourd'hui est l'Église prophétique, non pas dans la mesure où elle parle, où elle fait des discours plus ou moins beaux, plus ou moins envolés, mais dans la mesure où elle croit, ne serait-ce que dans le silence.

       Le prophète est aussi un voyant, car croire c'est voir. Non pas voir Dieu, cela c'est pour l'autre monde, mais voir le travail de la grâce de Dieu dans notre propre cœur, dans le cœur de nos frères et dans le cœur de toute l'Église au milieu même du monde. Et là encore nous sommes terriblement déroutés et parfois déçus parce que ça n'avance pas comme on voudrait, cela ne change pas aussi vite qu'on le désire, parce qu'en définitive nous ne mourrons guère plus convertis que nous aurons vécu. Nous mourrons avec nos péchés, nous mourrons avec nos défauts, mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel est de mourir avec tout cela, mais en voyant la miséricorde de Dieu qui, déjà, travaille en nous et instaure son Royaume. C'est une œuvre invisible à l'intelligence, à la raison, mais c'est une œuvre réelle donc visible pour ceux qui croient.

       Le prophète c'est celui qui a sondé suffisamment profondément et gratuitement le mystère de l'amour de Dieu pour lui et pour les hommes et qui est capable d'en retrouver la réalité dans son cœur, dans le cœur des autres, dans le cœur du monde C'est quelqu'un qui est capable de discerner qu'il est vraiment créé à la ressemblance du Fils, même si cette ressemblance est brisée, même si cette ressemblance est défigurée. Oui, c'est cela que vous êtes devenus, au jour de votre baptême, lorsque l'Église, par le ministère du prêtre a fait sur votre front l'onction d'huile sainte qu'accompagne cette parole : "Je te marque de l'huile sainte pour que tu deviennes membre de Jésus-Christ, prêtre, prophète et roi !" le Christ est prophète parce qu'Il accomplit toute parole antérieure et parce qu'Il est la Parole, le Verbe de Dieu. Le Christ est prophète parce que c'est Lui qui a retourné le monde, qui a démoli, qui a construit, qui a arraché et qui a planté. Si vous êtes baptisés, vous vivez de cette prophétie, vous vivez de cette parole de Dieu, vous croyez que cette œuvre se réalise vraiment en vous et vous en devenez les participants. Croire en Dieu, voir l'œuvre de Dieu c'est déjà participer à la destruction du mal, à la construction du monde nouveau, à l'arrachement du monde des ténèbres et à la venue de la lumière. Tout cela est très lent, non pas à cause de l'amour de Dieu, mais à cause de notre propre lenteur à croire.

       AMEN