L'AUTRE VISAGE DE DIEU

Is 25, 6-9

(2 novembre 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Villefranche de Rouergue : Cimetière de la maison Sainte Claire 

E

n ce jour-là, oracle du Seigneur, par la bouche du prophète Isaïe, Je ferai disparaître la mort"Frères et sœurs, ce jour-là est venu, il est venu le matin de Pâques. Et je ne sais pas si vous avez déjà remarqué ce fait étonnant dans la vie des chrétiens. Beaucoup de religions de l'époque avaient une espé­rance d'immortalité, mais cette espérance d'immortalité, c'était chacun pour son compte, chacun pour soi, tandis que dans notre foi, l'espérance, la victoire sur la mort est venue de la mort d'un Autre et de la Résurrection d'un Autre. Cela peut nous paraître normal, car après tout de notre propre mort nous n'avons pas d'expérience, mais c'est quelque chose en même temps qui devrait nous faire réfléchir. Le sens de la mort et surtout le sens de la victoire sur la mort vient d'un Autre, en l'occurrence de celui dont on parle même à la troisième personne : "Ce Jésus de Nazareth que vous avez crucifié, Dieu l'a ressuscité". Le cœur même de notre existence et de notre foi de chrétienne s'enracinent exactement là, dans ce qui s'est passé pour un Autre, Jésus le Fils de Dieu qui est mort et qui est ressuscité.

       Cela rejoint d'ailleurs notre propre expérience. De notre mort, au moment où elle nous frappe, j'allais dire que nous arrivons trop tard pour réaliser ce qu'elle est. La mort nous touche toujours par le visage d'un autre. Aujourd'hui chacun d'entre nous porte dans son cœur un visage, plus qu'un souvenir, une présence, et cette présence de celui ou celle qui est entré dans la mort, nous a d'une certaine manière révélé le visage de la mort. La mort nous touche toujours par la mort des autres et peut-être que, dans un temps de réflexion, nous nous forgeons pour nous-mêmes des pensées en prévoyant que, sûrement un jour, cela nous arrivera à nous aussi et nous éprouvons des sentiments de peur ou de crainte, mais en ce qui concerne l'état présent, nous qui sommes, selon le mot de la Bible, des vivants et qui bénissons Dieu, nous nous sentons toujours comme atteints de biais par la mort des autres. Comprenez-le bien, cela ne veut pas dire que la mort nous est étrangère, elle touche les autres autour de nous, mais en même temps elle nous est profondément intime.

       Il est tout à fait extraordinaire que la mort d'un autre vienne toujours nous toucher nous-mêmes en plein cœur. Et je ne crois pas que la raison en soit simplement que nous nous sentons menacés nous-mêmes, mais parce que l'autre, celui que nous aimons, celui auquel nous sommes attachés vient pour ainsi dire graver sa présence d'une façon absolument ineffaçable et originale dans l'acte même de sa mort, à tel point que toutes ces personnes dont la présence nous était tellement familière que nous n'y faisions plus attention, lorsque nous apprenons leur mort, alors cette présence de celui qui vient de mourir se marque en nous d'une façon bouleversante et ineffaçable.

       C'est la réalité même du mystère de la mort. Nous-mêmes, nous sommes tellement polarisés sur notre propre vie, préoccupés et dynamisés par cet instinct de survie et de sauvegarde de nous-mêmes que l'épreuve, l'irruption de la mort ne peut venir que par le biais de l'autre. Or à cette venue de l'autre dans notre vie, à cette irruption de la mort en nous par la mort des autres doit correspondre notre propre réponse la réponse que nous donnons le plus souvent, c'est la souffrance, c'est le deuil que nous vivons toujours comme manque radical, quelqu'un nous a été arraché, et j'ajouterai : en même temps que cette personne, quelque chose de nous-mêmes est parti avec lui. Mais en même temps, et c'est peut-être là que notre foi chrétienne nous interroge de la façon la plus radicale, en même temps que cet arrachement nous est ouvert un chemin. A travers la mort de l'autre, c'est la présence de cet Autre, avec un A majuscule, qui se manifeste à nous. L'autre est allé vers un ailleurs. Il est parti autre part. Où ? sinon vers Dieu. Et ce qui nous interroge d'abord, c'est notre manière de reconnaître que Dieu se manifeste à nous comme Celui qui est insaisissable, comme Celui qui est ailleurs et qui nous arrache à nous-mêmes pour aller vers Lui.

      Le mystère de la mort des autres, quand il vient nous rencontrer de plein fouet, appelle en nous cette réponse qu'effectivement, de toute façon, il y a cette réalité inévitable dans notre propre vie, nous sommes appelés, nous sommes presque happés vers un Autre, cet Autre qui est Dieu. Et le signe que nous avons reçu au sujet de ce chemin qui s'ouvre à nous, c'est précisément la Mort et la Résurrection du Fils de Dieu. Quand nous célébrons la mort et la Résurrection de Jésus, nous ne fêtons pas une sorte de confiance et de pseudo-assurance dans la valeur de cette vie, mais nous célébrons bien plutôt cela : lorsqu'effectivement la mort frappe autour de nous, cette mort appelle au plus intime de nous-mêmes une réponse pour nous en remettre à ce Jésus qui nous a ouvert le chemin. C'est la remise de tout nous-mêmes à cet Autre qui est Dieu. C'est le fait d'affronter Dieu dans toute son altérité, comme si la mort était le signe qui nous touche au plus vif de l'altérité de Dieu. Effectivement pour rencontrer le mystère de Dieu, nous sommes obligés de passer par ce total dépaysement de nous-mêmes par rapport à nous-mêmes, cet arrachement qui nous entraîne au-delà, vers cet ailleurs, vers cet autre lieu qui est précisément Dieu.

       Frères et sœurs, toute mort nous touche au plus vif de notre propre existence, plus particulièrement la mort des proches, mais toute mort : même quand nous voyons un drame à la télévision, qui se passe à des milliers de kilomètres d'ici, et atteint des gens que nous ne connaissons pas. Cette marque de la mort des autres au cœur de notre vie est, bien entendu, ce qui, dans le premier moment, suscite en nous un réflexe de rejet, de refus, "Ce n'est pas possible !" Et même la plupart du temps, nous cherchons un responsable ou un coupable : " Qui a permis cela ? qui a fait cela ?" Mais en réalité le problème n'est pas tout à fait là Le problème est que chaque fois que la réalité de la mort se présente à nous, sous quelque visage que ce soit, c'est le mystère de cet appel qui oriente toute vie vers Dieu qui ainsi se manifeste à nous et qui nous remet au cœur même de notre liberté pour que nous sachions si, oui ou non, nous-mêmes acceptons que cette mort soit un passage, que cet arrachement et ce dépaysement par rapport à nous-mêmes soient la destinée profonde par laquelle nous sommes sauvés.

       AMEN