L'EXERCICE DE NOTRE LIBERTÉ

Dt 30, 15-20

(8 février 2007)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

J

e dois avouer frères et sœurs, que la lecture de ces deux textes me laisse perplexe. Comme ça, à brut de décoffrage, la première lecture tirée du livre du Deutéronome : "Choisis entre la vie, le bonheur, le mort, le malheur". Entre nous soit dit, qui va choisir la mort et le malheur ? Personne ! On est bien trop malin pour choisir toujours le bonheur, la joie, la vie, l'élan, la vitalité, plutôt que de nous précipiter dans la mort, la turpitude, la souffrance, les tortures, etc … A tel point d'ailleurs que le fameux serpent de la Genèse a très bien su comment faire pour faire tomber Ève. Il n'a pas été idiot, il n'a pas dit : tu sais, mange le fruit, et après, tu enfanteras dans la douleur et ton mari sueras sang et eau pour tirer sa nourriture de la terre, vous passerez votre temps à vous chamailler et à vous taper dessus. Eve n'aurait pas mangé la pomme ! 

       Autre perplexité, Dieu a l'air de dire que si nous faisons bien tout ce qu'il dit dans son programme de Dieu national, nous serons heureux. Si vous adorez d'autres dieux, vous serez malheureux, exterminés. Frères et sœurs, il y a des quantités de gens qui sont justes, droits, et qui souffrent et qui meurent. Et tous ceux qui passent leur journée à violer la justice divine s'en portent très bien. Où est la liberté dans ce premier texte qu'on appelle les deux voies ? En fait, nous voulons tous le bonheur et la joie et la vie. 

       Continuons dans l'évangile où c'est encore plus clair : "Si quelqu'un veut venir à ma suite qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix tous les jours et qu'il me suive". Où donc est la liberté tant célébrée de l'homme dans l'évangile et dans l'Église ? Y a-t-il un choix dans cette condition donnée par le Christ ? Si tu veux me suivre, il n'y a pas trente-six moyens, il n'y en a qu'un seul : tu te renies toi-même, tu te charges de ta croix chaque jour et tu me suis. 

       Je n'ai pas la prétention de faire quelque chose d'extraordinaire de ces deux lectures, néanmoins, je trouve que les lire le lendemain du mercredi des cendres c'est bienvenu. Pourquoi ? Parce que le mercredi des cendres nous avons été invités à entrer en carême avec des lectures qui sont tournées vers l'intériorité, vers la prière cachée, personnelle, Dieu qui est dans mon cœur, le geste que je fais vers mon prochain qui reste dans le secret, vraiment dans une sorte de retour sur soi-même. Il est vrai que la folie du monde nous invite à nous tourner vers nous-mêmes. Nous pourrions penser qu'effectivement le carême est cet exercice qui nous invite à lutter contre l'extériorité, contre le mouvement, contre tout ce qui est dans notre monde, pour nous arrêter, poser notre baluchon et revenir sur ce que nous sommes. 

       En fait, je ne le crois pas. Ces deux textes sont les bienvenus parce qu'ils participent au principe de la réalité. La liberté que nous avons ne consiste pas à choisir entre le bien et le mal, entre prendre sa croix et ne pas prendre sa croix, le principe de réalité nous rappelle qu'au départ, il y a des données à partir desquelles nous ne sommes pas les maîtres, des choses qui sont comme déterminées et qui ne viennent pas de notre propre liberté. Notre liberté doit s'exercer en se demandant ce que nous en faisons maintenant. Qu'est-ce que je fais qui fait partie de mon patrimoine génétique, pécheur, historique, etc … ? C'est là que s'inscrit la phrase du Christ : "Prenez votre croix". Il veut dire que nous avons à exercer notre liberté où normalement nous pensons que nous ne pouvons pas l'exercer : la croix, ce lieu qui par définition nous paralyse. 

       Je suis souvent étonné dans les personnes qui viennent se confier lors d'une démarche spirituelle ou dans le sacrement de réconciliation, de voir comme sur moyen et long terme ces mêmes personnes sont tellement lucides sur elles-mêmes qu'elles n'arrivent jamais à trancher. Elles sont tellement dans l'intériorité, tellement tournées vers elles, à essayer de réfléchir si je fais ceci il va se passer cela, si je fais cela il va se passer ceci, comme un joueur d'échecs, et à la fin, nous voyons des personnes qui sont totalement paralysées et qui restent au bord du chemin qui devrait les emmener comme dans le Deutéronome, vers la Terre Promise. 

       Frères et sœurs, contre le dolorisme auquel est souvent associé ce passage de l'évangile, cet appel de Jésus nous rappelle qu'il nous invite à exercer notre liberté là où par définition nous pensons que nous ne pouvons pas l'exercer. Cependant, nous pouvons le faire quand nous prenons notre croix, c'est-à-dire, quand nous commençons à nous mettre en marche, même si nous ne savons pas exactement où et quand nous arriverons au terme, nous faisons quelque chose de très beau, nous exerçons véritablement cette vocation de fils de Dieu que nous avons reçu à notre baptême. 

 

       AMEN