LE COMMANDEMENT NÉGATIF CREUSE UNE PLACE POUR DIEU

Dt 5, 11-22

(23 octobre 2006)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

J

e ne sais pas si comme pour moi, frères et sœurs, si votre attention a été captée par cette parabole du Christ où il fait passer ceux qui étaient au fond, pour arriver ensuite à la première place. Vous savez comment cela se passe au début d'une année scolaire, les cancres se mettent toujours à la dernière place, le professeur malin laisse la classe s'installer, et au dernier moment, laisser passer les premiers tout au fond de la classe et met les derniers au premier rang. J'aurais voulu attirer votre attention sur un autre point qui se trouve dans la première lecture, c'est le Décalogue dans sa version deutéronomiste.

Vous avez été comme moi, je pense, attentifs au fait que le Décalogue, que ce soit dans sa version du livre de l'Exode ou dans sa version du Deutéronome est composé principalement de commandements négatifs: "Tu n'auras pas d'autres dieux que moi, tu ne feras pas d'images de rien de ce qui est dans les cieux là-haut, tu ne prononceras pas le nom du Seigneur ton Dieu, tu ne feras aucun ouvrage le jour su sabbat, tu ne tueras pas, tu ne commettras pas l'adultère, tu ne voleras pas, tu ne porteras pas de faux témoignage, tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain". Et au milieu de ces commandements négatifs, quelques commandements positifs.

Mais, pourquoi autant de commandements négatifs ? Ce n'est pas que Dieu veuille nous enfermer dans une sorte de malaise, une suite de commandements négatifs que nous ne pourrions pas honorer, mais dire ce qu'il faut faire, édicter un commandement positif emprisonne plus que de dire ce qu'il ne fait pas faire en édictant un commandement négatif. Tous ceux d'entre nous qui ont eu à faire l'éducation de plus jeunes savons très bien que dire à un enfant : tu peux jouer partout sauf à tel et tel endroit, lui permettra d'explorer des terrains vierges beaucoup plus intéressants et enrichissants pour lui que de lui dire, mon petit, tu ne peux jouer que dans ta chambre. Pourtant, dans le premier cas, nous n'entendons que le commandement négatif, tu ne peux pas jouer dans telle ou telle pièce, alors qu'il ouvre une perspective de liberté plus grande, et dans le deuxième cas, nous sommes attentifs à ce commandement positif qui a en fait pour conséquence, d'enfermer l'enfant.

Le Décalogue fonctionne de la même manière. Nous sommes attentifs et choqués par le commandement négatif, à tel point que sur certains murs, nous avons vu fleurir il y a quelques années de cela ce fameux slogan : "il est interdit d'interdire", ce qui entre nous soit dit est très intéressant comme interdiction, mais quand on entend le commandement négatif, nous entendons ce que Dieu nous interdit. Mais pourquoi n'entendons-nous pas ce qu'il ne nous oblige pas à faire ? A cette question des commandements négatifs que Dieu nous dit, nous sommes là et nous lui disons : que faire ? et Dieu nous répond : mais, fais ce que tu veux ! C'est la phrase de saint Augustin reprise à l'envers au cœur même du Décalogue. "Tu ne feras pas ceci, tu ne feras pas cela, etc … " mais pour le reste, et nous savons combien le reste est immense, puisque cela concerne les quelques commandements positifs qui sont donnés dans le Décalogue, et "le" commandement positif le plus exigeant déjà donné dans l'Ancienne Loi et qui est donné aussi par le Christ, le commandement d'aimer. C'est beaucoup plus difficile, beaucoup plus exigeant ce commandement d'aimer notre prochain que de ne pas faire, de ne pas faire !

Revenons plutôt sur ce Décalogue et sur ces commandements négatifs. J'aurais voulu explorer avec vous une deuxième image, moins contemporaine, mais qui est une image biblique, c'est comparer le Décalogue avec le Temple de Dieu au cœur de Jérusalem. C'est la même chose. Comme le Décalogue, ne pas faire, a pour fonction d'élargir, s'ouvrir un espace possible au cœur duquel nous laisserons la place à Dieu. Le Temple qu'Israël construit au cœur de Jérusalem, c'est la même chose : c'est un Temple vide, sans statue, sans rien du tout hormis l'Arche de l'Alliance qui est justement là comme Arche de témoignage. Notre péché, et c'est ce que vont dire la plupart des prophètes, face à Dieu, nous lui disons : que dois-je offrir ? et les prophètes, et Michée en premier, nous disent : rien d'autre que d'accomplir la justice. Nous venons nous, pour combler le vide, d'une Loi qui est justement sensée laisser un vide, une place pour Dieu. Nous avons au cœur de ce Décalogue, ce que les premiers ascètes chrétiens ont vécu. Qu'est-ce que l'ascèse ? C'est de faire le ménage dans son cœur, dans son âme afin de laisser Dieu venir y habiter. Tous les commandements négatifs qui nous sont donnés dans le Décalogue ont justement pour fonction première de laisser un vide pour que Dieu puisse venir habiter ce vide. C'est cela le commandement négatif.

Je ne vais pas continuer en parlant des commandements positifs, mais vous comprenez bien ensuite qu'ils auront pour but de faire que non seulement les commandements négatifs vont laisser Dieu habiter notre cœur, mais les commandements positifs seront les conséquences de cette venue de Dieu dans notre cœur.

Frères et sœurs, à l'écoute de cette Parole vraiment universelle, ce que nous appelons le Décalogue, que nous puissions être attentifs dans notre vie de tous les jours non pas de vivre le Décalogue à moindres frais, en disant à Dieu, je ne vole pas, je n'ai pas piqué la vache de mon voisin, je fais le minimum syndical. Les commandements négatifs ne sont pas le minimum syndical, mais ils ont ce travail de creusage et de laisser un espace pour que le Seigneur puisse nous visiter, exactement comme le Seigneur est venu habiter le Temple construit en Israël.

 

AMEN