PEUT-ON REPRÉSENTER DIEU ?

Dt 4, 15-20

(16 octobre 2006)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

F

rères et sœurs, le texte du Deutéronome que nous lisions tout à l'heure est très important pour l'histoire des religions. En effet, dans ce texte, Dieu justifie l'interdiction de l'idolâtrie et d'abord de ce qui en est le premier geste, de la représentation de Dieu. "Le jour où à l'Horeb, le Seigneur vous a parlé du milieu du feu, vous n'avez vu qu'une forme". Le Dieu qui s'est révélé à Israël dans le désert est un Dieu qui n'est pas matériel. Il ne fait pas partie de cette création matérielle, il n'en est pas un élément parmi d'autres. Donc, se faire une image de ce Dieu qui le représente à la manière d'un homme ou d'une bête de la terre, ou d'une bête des champs, ou d'un poisson de la mer, c'est dès le départ s'orienter sur une fausse piste, et faire de Dieu une force de la nature.

C'est ce que la plupart des religions anciennes ont fait. Rappelez-vous, quand vous avez étudié à l'école, la religion des Grecs et des Romains, vous avez constaté que ce que les Grecs et les Romains appelaient des dieux n'étaient en réalité que des forces de la nature sur lesquelles ils n'avaient pas de prise, qui leur étaient supérieures parce qu'elles échappaient à leur domestication possible. Ainsi la foudre devenait Zeus ou Jupiter, parce que l'homme n'a aucun moyen de se prémunir contre la foudre qui le frappe. De la même façon, il y avait Neptune, le dieu de la mer, des tempêtes, contre lesquelles là aussi l'homme n'arrive qu'à opposer ses frêles petits bateaux. Il y avait aussi le dieu des volcans, et tout le monde sait comment l'éruption du Vésuve a brutalement interrompu toute la vie de la ville de Pompéi, on retrouve encore aujourd'hui, des traces de cet événement, des gens marchant dans les rues ou sortant de chez eux pour se mettre à l'abri inutilement.

Par conséquent, l'homme est tenté de se représenter Dieu qui est l'être supérieur, inaccessible, sous l'image des réalités sur lesquelles il n'a pas de prise. A partir de là, on dérive insensiblement, faisant de Dieu une force parmi d'autres, ou plus exactement, une force supérieure. Quand on prépare des fiancés au mariage et qu'on leur demande s'ils croient en Dieu, il arrive souvent, qu'ils nous disent : je crois en "quelque chose". Mais quelque chose, c'est loin d'être quelqu'un ! Et quelque chose, c'est faire de Dieu, un peu comme une force magnétique, ou de l'électricité, ou je ne sais quelle énergie. Tous ces mots réduisent Dieu à n'être qu'un élément de ce monde.

Précisément l'appel adressé à Israël a été celui de sortir de cette indistinction, de ne pas laisser Dieu à l'intérieur de la création pour le reconnaître précisément comme le Créateur. C'est pourquoi il était indispensable surtout tenant compte qu'Israël était au milieu de peuples idolâtres, il était indispensable de prémunir Israël contre cette tentation de l'idolâtrie qui est la tentation de réduire Dieu à ce que nous connaissons, ce que nous sommes, à ce qui nous entoure, pour le faire accéder à l'idée d'un Dieu pleinement supérieur au monde et à tous les détails du monde. Mais alors, s'il était si important de dire à Israël que Dieu n'est pas de ce monde, et que par conséquent, Il ne peut pas être représenté comme une réalité de ce monde, pourquoi pouvons-nous, nous les chrétiens, héritiers de cette foi d'Israël, héritiers de cette foi en un Dieu transcendant, unique et supérieur à toutes choses, pourquoi pouvons-nous faire des icônes, des statues, des représentations de Dieu, du Christ, de la Vierge et des saints, etc … ? C'est ce que l'islam nous reproche puisqu'il a repris cette interdiction de représenter Dieu de quelque manière que ce soit, interdiction qui se trouve déjà dans la Bible. Il y a eu d'ailleurs, dans l'histoire du christianisme, la tentation de ce qu'on a appelé l'iconoclasme, c'est-à-dire une hérésie interne au christianisme, qui rejetait toutes les images de Dieu au nom du Deutéronome, de la Bible, de cet absolu qui était proposé à Israël.

Pour répondre en quelques mots, il faut comprendre qu'entre-temps il s'est passé un renversement complet des choses. Ce renversement, c'est l'Incarnation. Dieu qui est tout autre, Dieu qui est sans commune mesure avec la création, Dieu qui ne fait pas partie de notre monde, Dieu qui ne peut pas nous ressembler, a voulu par un excès d'amour à notre égard, devenir semblable à nous, devenir notre frère, devenir homme comme nous. Dieu lui-même, non pas un envoyé de Dieu, mais Dieu lui-même, le Fils a voulu devenir homme, devenir semblable à nous, prendre un corps de chair, prendre place dans notre histoire, dans le temps et l'espace des hommes. Désormais, Dieu n'est plus étranger à ce monde, Il lui est infiniment supérieur, Il reste le Créateur transcendant, mais en même temps, Dieu a pris place dans notre monde et le monde est rempli de la présence de Dieu. Tout a changé. Il ne s'agit plus de maintenir cette extériorité de Dieu, cette transcendance de Dieu par rapport à l'univers, il faut reconnaître que ce Dieu sans cesser d'être transcendant et absolu et infini a voulu s'enfermer dans les étroites limites de notre temps, de notre espace, d'un corps d'homme. Il n'est donc plus impossible de représenter Dieu, puisque Dieu lui-même a voulu se représenter en prenant une chair d'homme, un visage d'homme, une apparence humaine, une réalité humaine.

Frères et sœurs, que notre vénération pour Dieu soit à la fois la vénération d'un Dieu absolument supérieur à toutes choses, un Dieu qu'on adore devant lequel on se prosterne, et en même temps la vénération d'un Dieu dont l'amour est si fort, qu'il a voulu transgresser cette distance qui le sépare de nous pour être notre frère, notre ami, notre proche, l'un de nous.

 

AMEN