LE SANG DE L'ALLIANCE
Ex 24, 3-8
(5 août 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Sinaï : vers les sommets
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e passage du livre de l'Exode que nous avons entendu tout à l'heure est d'une importance extrême. Il s'agit du sacrifice de l'Alliance, Moïse, ayant reçu sur le mont Sinaï, des mains mêmes de Dieu le livre de l'Alliance, les paroles de l'Alliance entre Dieu et son peuple, Moïse en fait la lecture au peuple, pour qu'il accepte de s'engager bilatéralement à l'égard de Dieu, selon les propositions que Dieu lui fait. Cette alliance, Moïse va la sceller dans le sang, dans le sang des animaux immolés, dont la moitié sera répandue sur l'autel, offerte donc à Dieu, tandis que l'autre moitié servira à asperger le peuple et le livre de l'Alliance. Rite primitif, barbare, mais qui marque profondément la sensibilité et la mémoire du peuple juif et dont nous sommes nous-mêmes héritiers.
Pour les anciens, les sémites, le sang, c'est le lieu de l'âme. En effet à la différence de nous Occidentaux qui avons l'habitude de situer plutôt l'âme dans le cerveau, héritant en cela de la pensée et des symbolismes grecs, ce qui n'est pas sans signification car, si l'âme est dans le cerveau c'est que nous privilégions l'aspect connaissance, investigation et intelligence. A l'inverse donc, de cette manière de voir pour les anciens sémites, pour les hébreux, l'âme était dans le sang. C'est dire que l'âme est le principe vivificateur, non seulement le principe de pensée, mais encore le principe de la vie biologique humaine, l'âme étant à la fois ce qui structure le corps, qui lui permet de marcher de respirer, ce qui assure toutes les fonctions physiologiques naturelles du corps et par surcroît, enfin, qui déborde les limites de ce corps par la pensée, la volonté et l'amour. Mais tout cela ne fait qu'un seul et cette situation du sang répandu à travers tout le corps et qui est partout à la fois était pour eux symbolique de cette conception de l'âme.
C'est donc avec le principe vital des animaux immolés en holocauste au Seigneur, avec le principe vital que ces animaux ont reçu de Dieu lui-même et qui est le symbole de cette vie profonde que Dieu communique à l'homme, c'est avec cela qu'est scellée l'Alliance entre Dieu et les hommes, alliance de vie. Et cette alliance s'enracine ainsi très profondément dans ce don fondamental de l'existence et de la vie que Dieu fait à tout être et qu'Il a fait d'une manière privilégiée à la créature supérieure qu'est l'homme et plus encore à son peuple choisi Israël.
Quand le Christ, sur la croix, versera son sang, c'est dans ce contexte spirituel et ce contexte symbolique qu'il faut comprendre cet acte d'offrande. C'est le sacrifice de l'Alliance Nouvelle, comme nous le disons chaque jour à l'eucharistie, au moment de la Consécration du vin au sang du Christ. Le sang versé par le Christ, qui n'est plus le sang anonyme d'un animal quelconque non doué de pensée et de vie humaine, mais qui est le sang même du Fils de Dieu, infiniment plus riche, d'une valeur incomparable, ce sang du Christ, c'est-à-dire au fond son âme, son principe vital, ce jaillissement du dynamisme qui est au fond de Lui, c'est cela que le Christ offre en sacrifice, c'est cela qu'Il donne pour nous sur la croix et qu'Il répand sur nous, non pas par manière d'aspersion comme le faisait Moïse sur le peuple, mais dans cette coupe que nous nous passons de main en main à l'eucharistie, la coupe du sang du Christ.
C'est la coupe de l'Alliance Nouvelle. Dans cette vie même du Christ offerte en sacrifice sur la croix, dans cette vie jaillissante du Christ mais qui nous est donnée, est scellée l'alliance entre Dieu et nous. Non plus cette alliance temporaire scellée au Sinaï, mais l'alliance définitive, car c'est dans l'amour même du Christ que cette alliance est gravée. C'est dans la chair du Christ, c'est dans son cœur et dans notre cœur que cette alliance nouvelle est inscrite.
C'est pourquoi, quand nous recevons cette coupe de bénédiction, chaque jour à la messe, comprenons bien à quel niveau de profondeur se situe le rite que nous accomplissons. Il ne s'agit pas simplement de manger et boire, même de manger et boire une nourriture spirituelle, mais il s'agit de manger le corps du Christ et de boire son sang, et en buvant son sang, de nous pénétrer de sa force de vie à la fois divine et humaine, et de cette force de vie offerte en sacrifice, c'est-à-dire donnée, livrée et qui a établi entre Dieu est nous cette alliance définitive par le sang de Jésus-Christ.
Que notre communion de chaque jour reprenne aujourd'hui cette densité, cette profondeur. Que nous ne soyons pas seulement des commensaux distraits de cette table eucharistique, mais que nous venions chaque jour vraiment renouveler cette alliance toujours nouvelle, cette alliance éternelle.
AMEN