LES RACINES DE LA PÂQUE

Ex 12, 1-14

(28 juillet 2006)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Égarée du troupeau …

F

rères et sœurs, au fil de la lecture de l’Exode, nous avons quitté la série d’épisodes un peu macabres des plaies d’Égypte, pour en arriver aux instructions concernant la Pâque. En effet, vous avez remarqué que le livre de l’Exode est construit selon une dramaturgie tout à fait extraordinaire, cela commence par l’oppression des hébreux, puis le débat de force entre le pharaon et sa puissance humaine et Dieu qui par Moïse intervient pour sauver miraculeusement son peuple, et Dieu prépare, met en place, liturgiquement l’exode à travers le sacrifice pascal.

C’est intéressant à plusieurs titres parce que nous avons là sans doute, un des textes qui relate une des traditions liturgiques les plus anciennes d’Israël. Ce texte de la Pâque, vous l’avez remarqué, est un texte qui n’a aucun rapport avec le temple, aucun rapport avec les lévites, aucun rapport avec les prêtres, c’est un rite purement familial. Deuxièmement, c’est un rite qui ne relève pas de la civilisation urbaine, il n’est pas question de Jérusalem, de Béthel ou d’une autre ville d’Israël, c’est un rite de pasteur et de pasteur nomade, et même de pasteur nomade de petit bétail. Cela veut dire que du point de vue rituel on touche là une des couches les plus anciennes de l’histoire de la liturgie israélite et par conséquent de notre propre liturgie. C’est sans doute un des éléments du rite de la vie des israélites le plus ancien qu’on puisse imaginer. Il s’agit du moment où les pasteurs abordant l’année nouvelle avec la transhumance qui va durer à peu près deux ou trois mois, entre le mois d’avril où l’herbe commence à pousser et le mois de juillet où elle sera complètement sèche. Les pasteurs vont partir avec leurs troupeaux, et ils ont besoin de la protection divine. C’est l’origine du rite pascal, c’est pour cela que ça s’appelle Pâque, Pessah, parce que cela évoque les sauts de puce que font les troupeaux à travers le désert, d’une étape à l’autre, d’un pâturage à l’autre parce que contrairement à ce qu’on pense, le désert peut un peu fleurir quand même et il y a de l’herbe de temps en temps. On voit maintenant encore dans le Sinaï, les jeunes enfants qui font pâturer leurs troupeaux, quoique actuellement, ils ne doivent pas beaucoup se balader dans le désert parce que ce n’est pas tellement recommandé. Mais le sacrifice pascal inaugure Pessah qui veut dire sauter, danser, marcher à cloche-pied, cela évoque cette idée que la tribu accompagne le troupeau d’étape en étape et chemine à travers le désert pour trouver la nourriture.

Ce sacrifice pascal est aussi assez caractéristique, il est à la pleine lune, parce que précisément on se déplace la nuit, pas le jour, on en sait quelque chose aujourd’hui avec la canicule, au désert la canicule commence plus tôt, donc, c’est un sacrifice nocturne, c’est pour cela qu’il est à la pleine lune. Le quatorze Nissan, c’est la pleine lune et c’est donc le moment du départ solennel des troupeaux et des tribus qui les accompagnent. On a besoin à de moment-là d’un rite de protection, et c’est pour cela qu’on prend une tête de petit bétail, agneau ou chevreau de l’année précédente, un agneau qui est tout jeune, tout frais, bien comme il faut, pour être mangé entre amis. On le tue, on l’immole entre les deux soirs, puis on va le manger la nuit, et comme vous l’avez remarqué, c’est le costume et la tenue pascale : on mange cet agneau avec les reins ceints, c’est la ceinture de la marche, le pan de manteau relevé dans la ceinture pour libérer les jambes pour pouvoir partir parce que c’est plus commode. On le mange le soir pour se préparer à partir avec le bâton de la marche qui permet aussi de guider le troupeau.

C’est donc cela le rite pascal, c’est l’origine de la plus grande fête liturgique des israélites, et de notre fête à nous puisque moyennant un certain nombre de transformations que le Christ a fait subir à la signification du rite pascal, il a quand même voulu que le rite de l’eucharistie que nous fêtons maintenant soit enraciné dans le rite pascal.

Je trouve que c’est toujours important de pouvoir relire ce texte. On le relit au Jeudi Saint, mais à ce moment-là on pense plutôt au lavement des pieds. Là nous avons l’occasion de relire ce texte, de le méditer dans sa teneur la plus primitive, la plus originaire, et ce que je trouve très beau, c’est que Dieu a voulu que le plus grand rite d’Israël qui deviendra la plus grand rite des chrétiens, le rite pascal, soit enraciné dans un geste le plus traditionnel et le plus ancien qui soit, c’est-à-dire, la vie des pasteurs nomades au Moyen-Orient, au quinzième siècle avant Jésus-Christ, c’est aussi loin qu’on puisse remonter.

Evidemment aujourd’hui, quand on partage un bout de pain qui a été cuit avec des fours électriques et du vin qui a été cultivé avec les méthodes œnologiques modernes, on ne se rend plus compte de l’enracinement de la fête de Pâque, mais ce pain azyme chauffé sur les pierres, c’est le pain qu’on cuit rapidement juste avant le départ, c’est-à-dire que ce n’est pas du pain cuit au four, on n’a pas le temps, donc on fait chauffer les pierres, on prend des galettes de pain, on les chauffe d’un coté et de l’autre, c’est l’origine de notre pain azyme. Donc je crois que ce rite de Pâques devrait nous réenraciner dans ce qu’il y a de plus profond, dans l’homme, sa condition itinérante, parce que c’est d’une certaine manière, la première strate de la signification de la Pâque, c’est la signification d’un rite d’itinérance, de transhumance. L’homme pour vivre et pour survivre a besoin de partir avec son troupeau et d’étape en étape, de trouver de quoi survivre dans des conditions extrêmement difficiles.

C’est pour cela, si vous vous souvenez, qu’à certains moments graves dans la vie, la communion des gens qui vont mourir s’appelle le viatique, c’est-à-dire la condition de la communion dans le passage de la vie de cette terre à la vie éternelle. C’est exactement la même chose, et d’une certaine manière, toute eucharistie que nous célébrons est une sorte de célébration de cette transhumance et de cette itinérance de notre vie. La plupart du temps, on s’imagine que la liturgie est quelque chose de fixé, de stable, c’est dans les églises, ça ne bouge pas du tout, et en réalité les valeurs de symbolique qui sont à la racine dans l’eucharistie, ce sont des valeurs d’itinérance et de déplacements.

Que le fait de nous réenraciner dans ces origines de la Pâque nous rappelle que nous sommes des voyageurs sur la terre et que nous avons besoin de marcher pour aller à la rencontre de Dieu.

 

AMEN