ÉPREUVES ET DÉSIR DE DIEU

Ex 16, 1-15

(27 juillet 1983)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Nabi-Moussa 

L

es deux textes que nous venons de lire s'éclairent de façon curieuse l'un par l'autre. En effet, dans l'un et l'autre cas il s'agit du début du ministère pour une nouvelle Alliance. Dans le premier cas l'Exode, cet épisode de la manne et des cailles c'est le début du ministère de Moïse : Moïse conduit le peuple à travers le désert et ce peuple a chaud, il a faim, il a soif, on le comprend, et il râle, il murmure en disant : "Pourquoi avons-nous quitté l'Égypte pour venir dans un pays pareil ? Est-ce là la liberté que Dieu nous a promise ?'' Et quand il a bien râlé et que Dieu l'a bien rassasié, le peuple reçoit la Loi. Dans l'autre cas, le Sermon sur la Montagne a souvent été comparé à une Loi nouvelle que le Christ a donnée, mais cette fois-ci, c'est l'inverse. Le Christ parle, énonce la Loi et seulement plus tard Il guérira les malades, Il multipliera les pains, Il rassasiera son peuple. Pourquoi ?

       Parce que, dans le premier cas, l'ancienne Alliance, celle de l'Exode, Dieu avait besoin pour se faire connaître, pour dire son amour au peuple, de graver déjà sa présence à travers une sorte de manque extérieur. Il fallait que ce peuple ait connu une certaine épreuve, un certain dénuement, un certain manque de son environnement créé par une coutume, parce qu'il devait partir pour que, à un moment donné de son existence, parce qu'il avait eu faim, parce qu'il avait eu soif, il commençait à éprouver le désir de son Dieu. Toute l'ancienne Alliance est une alliance dans laquelle Dieu rappelle toujours les bienfaits qu'Il a donnés à son peuple parce que son peuple était auparavant un peuple mal formé, un peuple qui n'était pas un peuple, un peuple qui avait faim, que Dieu est allé recueillir dans le désert, dans sa détresse dans sa faim et dans sa soif. Et la Parole de Dieu est venue, pour ainsi dire, se graver à l'intérieur du désir humain.

       Dans la nouvelle Alliance, et c'est peut-être ce qui explique le côté paradoxal de la prédication de Jésus, Jésus n'a pas besoin d'éveiller ou d'approfondir le désir humain de ces foules. Car elles se sont mises à le suivre, et après tout, elles connaissent tout de même l'enseignement de leur Maître. Elles savent qu'elles sont totalement dépendantes de Dieu pour tout ce qui concerne leur propre besoin et leur propre désir. Plus elles sentent ces besoins et ces désirs se graver dans leur cœur, plus ce peuple a tendance à se retourner vers son Seigneur, à l'époque de Jésus. Mais Jésus veut montrer quelque chose qui est différent.

       Lorsqu'il dit que si on a frappé sur la joue droite, il faut tendre la joue gauche, cela n'est pas un encouragement à je ne sais quel masochisme de se faire souffrir ou de s'anéantir pour le plaisir de se détruire. Lorsqu'Il demande cela, Il veut dire que notre désir face à Dieu en est arrivé à une nouvelle étape. Notre désir de Dieu ne se mesure plus exactement aux besoins et aux épreuves que l'on subit, mais, à partir du moment où Dieu se donne à nous dans le Christ à partir du moment où Jésus veut être présent avec son peuple, à partir de ce moment-là on ne peut plus mesurer les épreuves, les besoins et les désirs qui traversent nos existences et notre cœur. Parce que cette présence de l'amour infini de Dieu nous est donnée, ce que nous avons à éprouver, ce que nous avons peut-être même à certains moments à souffrir, nous devons le vivre et l'éprouver avec le Seigneur, en sachant que nous ne sommes plus véritablement livrés à cette solitude, nous ne sommes plus simplement face à notre désir, mais nous sommes d'abord face au désir de Dieu sur nous. Et, à partir de ce moment-là, il y a une sorte d'ascèse qui s'impose naturellement qui est de ne plus vouloir compter.

       Nous avons besoin des deux pédagogies dans notre vie. Il y a des moments où nous sommes très tournés vers nos désirs et nos épreuves. Et dans ces moments-là nous savons ce qu'il en coûte de laisser se graver en nous la Parole de Dieu. Mais il y a peut-être d'autres moments, plus difficiles encore, où comme on le dit parfois, c'en est trop. Alors, il faut nous souvenir de ce que le Christ nous a dit dans le sermon sur la montagne. Au fond, la présence de Dieu ne se mesure pas à notre désir, à nos exigences si légitimes soient-ils, mais la Parole de Dieu se mesure uniquement à la force de l'infini de Dieu qui veut se graver en nous. Alors, nous ne pouvons plus calculer, nous ne pouvons plus mesurer.

       AMEN