LE SANG SUR LES PORTES

Ex 12, 21-27

(25 septembre 1991)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Chèvres du Sinaï 

N

ous avons lu un petit détail du rituel de l'Exode qui nous est bien connu, c'est la recommandation de Moïse aux fils d'Israël : "quand vous aurez abattu l'agneau ou le chevreau qui servira pour le repas de la Pâque, avec le sang, vous enduirez les linteaux des portes." Ce rite est sans doute très ancien dans la tradition d'Israël. Les historiens pensent qu'Israël connaissait déjà le sacrifice de la Pâque avant de vivre la fuite hors de l'Egypte et que ce rite de nomades, de pasteurs était accompagné d'un certain nombre de prescriptions sur la tenue de voyage, la hâte, le menu alimentaire, etc …  

       Au moment où ces pasteurs nomades quittaient l'endroit où ils s'étaient installés pendant l'hiver pour commencer leur transhumance de printemps ou d'été, ils célébraient ensemble leur départ. Mais ici, il y a ce détail qui souligne le rôle protecteur du sang. Il me semble que, aussi loin que l'on puisse plonger dans les origines religieuses de l'humanité, on trouve ce sens que la vie est un don si précieux, un don gratuit de Dieu tel que si une vie est interrompue par le meurtre, le meurtre rituel d'un animal pour un sacrifice, elle prend une valeur de protection, comme si toute la bénédiction de vie divine qui avait coulé dans l'animal vivant et qui, un jour, est interrompue parce qu'il est mis à mort, comme si cette bénédiction ne pouvait pas cesser et allait s'étendre sur ceux qui vont bénéficier de sa protection. Ainsi le sang devient un signe de protection parce qu'il a été le lieu d'une bénédiction, la bénédiction de Dieu sur la vie, et que cette bénédiction étant divine ne peut pas cesser. Donc lorsque l'animal est immolé, le sang est intouchable car contenant encore la bénédiction divine. Et ensuite, si l'on se protège avec ce sang, on bénéficie d'une sorte de prolongement de cette bénédiction.  

       Mais ceci n'est pas une appréhension hautement théologique, c'est presque instinctif. C'est le fait que la vie est un don si précieux, le plus beau don que Dieu puisse faire à sa création, à ses créatures vivantes précisément, que cette vie garde en elle, au-delà même de la mort, une sorte de pouvoir bienfaiteur et protecteur.  

       C'est la raison pour laquelle, à plusieurs reprises dans les rituels de l'Ancien Testament, les gens sont aspergés de sang à la suite de l'immolation d'un animal. C'est comme si le bienfait de vie, le bienfait divin qui était dans l'animal ainsi sacrifié allait se répandre sur toute l'assemblée qui participait au sacrifice. Le Christ a tenu à ce que tout le mystère de sa mort et de sa Pâque soit inscrit dans cette vieille tradition religieuse. C'est vrai que la vie du Christ, le sang du Christ est porteur de vie. Et dans l'eucharistie, au lieu que ce sang nous soit simplement une sorte d'élément protecteur, enveloppant il faut rester dans la maison, ne pas en sortir parce qu'elle a été marquée du sang, autrement dit rester sous l'enveloppe du sang protecteur.  

       Dans l'eucharistie, au contraire, le sang vient comme une vie se mêler à l'intime même de notre vie. Donc, en prenant le vieux rite du sang protecteur, le Christ en a fait le sang vivificateur, le sang plus que protecteur, le sang nourricier, le sang qui nous fait participer à la vie même de Dieu.  

       AMEN