DIEU-AMOUR OU DIEU-TERRIBLE ?
Ex 4, 24-26
(16 août 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Chaos des sommets
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es deux textes que nous propose la liturgie sont aussi difficiles à commenter l'un que l'autre. Je préfère m'affronter à celui de l'Exode, texte bien mystérieux. Dieu a choisi Moïse pour porter sa parole au peuple. Moïse a tout fait pour se débarrasser de cette mission en disant : "Je ne suis pas capable de parler", mais Dieu tient bon et l'envoie malgré l'hostilité des hébreux eux-mêmes qui, lorsque Moïse se mêlait de régler leur différend, l'ont "envoyé paître". Dieu exige de Moïse qu'il aille guider son peuple. Moïse prend son bâton, sa femme et ses enfants qu'il avait eu en terre de Madian ou il avait épousé Cipora la fille de Jéthro. Et voilà que, dans la nuit, le Seigneur ne trouve rien de mieux que de venir à la rencontre de Moïse et d'essayer de le tuer. C'est vraiment une affaire étrange. Ensuite Cipora va circoncire son enfant ce qui prouve qu'à cette époque-là la pratique de la circoncision n'était pas aussi rigoureuse que par la suite. Il semble que Moïse n'était pas circoncis, ce qui peut s'expliquer puisqu'il avait vécu chez la fille de Pharaon donc dans un milieu égyptien. Cipora va suppléer à la non circoncision de Moïse en touchant son sexe avec le prépuce de son fils. C'est une coutume un peu barbare, mais nous comprenons un peu ce que cela signifie, que la circoncision de son fils sert de substitut à ce rite qui avait été omis et cela apaise le Seigneur. Mais pourquoi le Seigneur, simplement parce que Moïse n'était pas circoncis, il aurait mieux fait de le lui dire plus tôt, au moment où il voulait l'envoyer auprès de ses frères, pourquoi le Seigneur vient-il pour tuer Moïse en chemin ? Je n'ai pas de réponse absolue.
On peut rapprocher ce texte de la lutte de Jacob avec l'ange au torrent du Yabboq. Dans la nuit, quelqu'un vient lutter contre lui et il apparaît que ce quelqu'un est Dieu. Jacob est assez fort pour tenir tête à Dieu, tant et si bien que Dieu ne peut pas obtenir qu'il le lâche et qu'il est obligé de lui déboîter l'os de la hanche. A la suite de cette lutte Dieu change le nom de Jacob en Israël car il a été "fort contre Dieu". Qu'est-ce que cette lutte, cette rivalité de l'homme avec Dieu ? Certains exégètes vous diront que nous avons là des restes d'une vieille conception païenne de la divinité ou Dieu est une puissance alternativement hostile et favorable à l'homme. Dieu est une puissance qui vous écrase comme le tonnerre, sauf si vous savez vous la concilier. C'est l'origine des sacrifices pour apaiser la mauvaise humeur de Dieu. Les grecs que nous admirons tant pour leur civilisation et leur culture avaient ainsi des dieux pas très fréquentables, non seulement par leurs mœurs bizarres mais parce qu'ils étaient jaloux de leur supériorité et cherchaient à écraser l'homme pour qu'il se tienne à sa place. Souvenez-vous du mythe de Prométhée.
Cette explication ne me semble pas totalement satisfaisante. Si on a garde des textes de ce genre, ils doivent bien avoir une signification. Peut-être même faut-il dire que cette conception primitive d'un dieu terrifiant a aussi une signification. Nous savons maintenant que Dieu est amour, que Dieu est Père. Seulement, à force de savoir que Dieu est amour et Père, nous le prenons parfois pour un grand-père, un peu vieillissant, assis au coin du feu. A la limite, on lui taperait sur le ventre que cela n'irait pas plus mal, tant il est gentil. Il y a une certaine manière de nous conduire à l'égard de Dieu qui fait que nous n'avons plus le sens de sa transcendance, de son immensité, de son infini.
Peut-être que ces textes veulent nous rappeler que Dieu est tellement au-dessus de nous, sans commune mesure avec nous que, même si Dieu est amour, nous ne pouvons pas le traiter comme un bon copain. Son abord est extrêmement grave. Je ne dis pas redoutable pour ne pas tomber dans le piège, mais grave, sérieux. On ne va pas voir Dieu en pensant à autre chose.
Peut-être faut-il rapprocher ce texte de ceux où l'on nous dit qu'on ne peut pas voir Dieu sans mourir ou bien que "Dieu est un feu dévorant", ou encore de l'épître aux Hébreux, en plein Nouveau Testament, où l'on nous dit que "il est terrible de tomber aux mains du Dieu vivant." Alors est-ce que c'est contradictoire avec cette foi fondamentale qui est la nôtre que Dieu est amour ? Est-ce que ce n'est pas nous qui nous faisons de l'amour une conception un peu trop partielle et unilatérale ? Comme si l'amour était quelque chose d'uniquement agréable, de bienveillant, d'un peu facile ? Peut-être que l'amour est aussi quelque chose de terriblement exigeant, de consumant. Accepter d'aimer, on ne peut pas en sortir indemne. Peut-être que, quand on aime, on est dévoré.
Si l'on aime vraiment, notre vie va en être complètement bouleversée et que ce sera une sorte de mort à nous-même, une mort à tout ce qui est facilité, à tout ce qui est train-train quotidien, à toutes nos habitudes. Peut-être que ce sera la révolution à l'intérieur si nous acceptons de nous approcher de Dieu amour !
Peut-être que l'amour de Dieu est une exigence si forte et si puissante qu'elle va briser notre vie. Briser notre vie bien sûr, pour notre bonheur, bien sûr pour une vie plus haute, pour un épanouissement plus total. Mais, n'est-ce pas cela qui nous est dit quand on parle de "passer par la croix" ? que pour comprendre le Christ, il faut prendre sur notre épaule notre croix, et renoncer à nous-mêmes, et à accepter de perdre notre vie ? Dans l'évangile, il y a aussi des phrases difficiles.
Peut-être faut-il que nous acceptions de remettre en cause notre façon trop simple de parler de l'amour, de l'amour de Dieu et de Dieu amour. Peut-être que Dieu amour, c'est beaucoup plus grave, beaucoup plus dangereux, beaucoup plus décapant et d'une certaine manière beaucoup plus brisant que nous ne l'imaginons. Je vous laisse sur cette réflexion. Continuons dans notre prière, à réfléchir ensemble sur ce mystère de Dieu amour.
AMEN