JE SUIS

Ex 3, 7-14

(2 août 1991)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Illumination 

C

e qui sort de la bouche ce sont les paroles que nous proférons et c'est justement le Nom de Dieu révélé à Moïse. Cette révélation du nom de Dieu ne comporte pas de voyelle il n'y a que quatre consonnes qui ne permettent pas sa diction. Non seulement parce que nous ne connaissons pas les voyelles collées à ces consonnes, mais plus encore parce que ce nom est sacré et imprononçable. Lorsqu'un juif apprend à lire la Torah et qu'il voit le tétragramme, il pense en son cœur ce nom sacré et il prononce un autre nom, un autre mot, "Merveilleux" autrement dit "Adonaï". Et si vous vous trompez on vous tape sur les doigts avec une petite règle. C'est pour vous rappeler qu'il y a une lecture orale et une lecture intérieure. De fait avant que ces lettres hébraïques ne comportent des voyelles, on devait savoir par cœur leur position dans le texte hébreu. Ce n'est que plus tard que l'on a ajouté au bas des lettres hébraïques un certain nombre de signes qui représentent ces voyelles. Auparavant toute la Bible devait être mémorisée pour que ce par cœur pénètre le cœur de celui qui lit la Parole par le sacré qui s'en dégage.

       Néanmoins quand on essaie de traduire ce mot par "Seigneur" puisque c'est le nouveau nom de Dieu, on peut trouver trois pistes. C'est la révélation la plus centrale et le cœur de la révélation de Dieu. Il dit qui Il est pour qu'on puisse le suivre, pour qu'on puisse l'invoquer et pour qu'on puisse lui rendre un culte. Dans le texte, la conséquence de cette révélation du nom de Dieu était que le peuple pouvait lui rendre un culte.

       Ces quatre consonnes viennent de deux racines l'une signifie être et l'autre exister. C'est un amalgame entre ces deux verbes. On peut traduire en français par "Je suis qui Je suis !" ce qui voudrait dire un peu rapidement : le mystère est intégral, je ne peux pas dévoiler cette transcendance totale du nom de Dieu. Toutefois je vous donne accès par un certain nom, mais vous ne pouvez le comprendre que par le cœur. "Je suis qui Je suis", veut protéger l'intégrité transcendante du mystère de Dieu, du nom de Dieu puisque pour l'Ancien Testament, le nom est l'identité de quelqu'un et quand je connais le nom de quelqu'un, j'ai un certain pouvoir sur lui. Pour nous la chose est plus affaiblie puisque le nom est davantage une étiquette. Mais pour les hébreux, c'est l'intérieur du cœur. Quand je connais le nom de quelqu'un, j'ai accès à lui et je peux l'invoquer. "Je suis qui Je suis" signifie donc : vous ne pouvez pas m'atteindre en profondeur.

       On peut traduire : "Je suis ce que Je suis" ce qui voudrait dire que mon nom a rapport avec le fondement de l'être et de l'existence. Le nom de Dieu n'est pas un nom d'idole, il est le contraire de ces idoles qui ne sont rien car Lui est et qu'Il est ce fondement de l'existence. "Je suis ce qui est. Je suis Celui qui est ".

       Une troisième piste est  : "Je suis ce que Je serai", qui signifie que lorsque Dieu se révèle au peuple hébreu, Il se révèle comme le dira Isaïe comme "Dieu avec eux", donc Emmanuel. Dans l'Ancien Testament, une longue tradition s'enracine dans ce texte et c'est celle du "Dieu avec" - "Dieu avec nous". Cela veut dire que dès cette révélation du nom de Dieu, ce terme n'est pas un mot pour désigner Dieu en soi et séparé de nous, mais il est fondamentalement un signe, le mot est prononcé dans le texte, pour être avec nous. Dieu n'est pas en soi l'Etre ou l'existence qui se suffirait à Lui-même, mais Il est cette existence qui se donne, qui se donne pour être avec les hommes.

       Les trois lignes de traduction de ce mot, de ces quatre consonnes ne s'excluent pas, mais elles ouvrent à la profondeur de la transcendance de Dieu, à sa profondeur dans l'être et au fait que cet être n'est pas figé en Lui-même, mais Il est ouvert et jaillit de Lui pour rejoindre les hommes.

       Pardonnez-moi ce petit cours d'exégèse rapide mais il nous permet de comprendre non pas ce qu'est Dieu, mais ce que nous pouvons être avec Lui. Nous sommes de ceux qui reçoivent de Dieu l'être. Mous recevons totalement notre vie, notre consistance, notre souffle du fait que Dieu est. Et notre être qui est précaire et fragile est comme branché pour pouvoir vivre sur l'être de Dieu. Ensuite Il est Celui qui se donne et nous sommes non seulement animés de la vie divine, animés de la vie que Dieu donne, mais en plus nous sommes accompagnés. Dieu va finalement prendre demeure au milieu des hommes. Enfin son mystère demeure entier car lorsque nous sommes branchés sur la vie divine et convaincus dans la foi de la présence de Dieu avec nous, nous rentrons dans un mystère qui nous dépasse infiniment et qui reste ineffable.

       Prions pour que cette notion de transcendance qui chez nous les chrétiens est une transcendance ouverte comme une source de vie nous révèle davantage la vocation qui est la nôtre de participer à cette vie divine.

       AMEN