DIEU AIME CHAQUE HOMME D’UN AMOUR UNIQUE

Ex 2, 16-22

(14 juin 2006)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Oasis dans le Sinaï

F

rères et sœurs, l’autre jour, à propos de la naissance de Moïse qui devait être mis à mort selon l’ordre du pharaon qui trouvait que les hébreux se développaient trop à l’intérieur de son empire d’Égypte, Moïse qui devait être mis à mort a été confié à une petite corbeille en roseaux laissée sur la rivière, le Nil. Le frère Christophe faisait remarquer que c’est la fille de pharaon, donc une égyptienne, la fille même de celui qui avait promulgué cet édit d’extermination contre les enfants hébreux, c’est la fille de pharaon qui le recueille et qui va l’élever.

Il est tout à fait remarquable de nous rendre compte que le personnage de Moïse, qui est le personnage central de l’histoire d’Israël, celui qui délivrera ses frères hébreux de la domination de l’Égypte, celui qui après le repas de la Pâque les entraînera à travers le désert, à travers la mer Rouge, celui qui recevra de Dieu la Loi sur le mont Sinaï et qui forgera l’unité de ce peuple jusque là encore épars, ce personnage de Moïse qui va résumer en lui et façonner l’identité du peuple d’Israël, s’il est bien juif d’origine, hébreux, n’en est pas moins profondément pénétré par la culture égyptienne. Il a été élevé en Égypte. Le passage que nous venons d’entendre insiste sur cette communication en Moïse, à la fois du peuple choisi par Dieu, et des peuples étrangers, les nations. Seulement, il a été élevé dans la nation égyptienne, mais encore, quand il est obligé de s’expatrier au désert, dans le pays des Madianites, il va être recueilli par un prêtre de Madian, Jethro, et ce prêtre lui donnera sa fille, donc une Madianite, une étrangère, une païenne, il la lui donnera comme épouse.

Moïse donc, élevé par une égyptienne, Moïse ayant épousé une Madianite est celui que Dieu va choisir pour rassembler, guider, délivrer, pour enseigner le peuple d’Israël. C’est dire que comprendre le choix par Dieu d’Israël comme une sélection, comme si Israël était choisi contre les nations païennes, à l’écart des nations païennes, comme un rejet des nations païennes, c’est comprendre les choses d’une manière extrêmement courte et finalement très fausse. En Moïse comme en Abraham, le choix du peuple d’Israël par Dieu n’est pas une mise à part pour rejeter les autres, mais pour que la bénédiction de Dieu se répande à partir d’Israël sur toutes les nations. C’est déjà ce que Dieu avait dit à Abraham : "En toi seront bénis tous les peuples de la terre". Il ne s’agit donc pas de privilégier un seul peuple au détriment des autres, mais il s’agit à partir d’un peuple précis, concret, le peuple d’Israël de manifester cette bénédiction de Dieu qui s’adresse à tous.

Alors, pourquoi avoir choisi un peuple ? Pourquoi Dieu ne s’est-il pas adressé tout de suite à la totalité de l’humanité ? Pourquoi l’amour de Dieu n’est-il pas une philanthropie universelle ? Je crois que la raison est très importante, c’est que Dieu n’aime pas en bloc. Dieu n’aime pas l’humanité, Dieu n’aime pas la totalité indistincte des peuples, des hommes, des nations. Dieu aime des personnes. C’est-à-dire que Dieu aime un être réel, concret, précis. Dieu n’est pas en train de répandre une vague bénédiction sur une totalité plus ou moins indéfinie. Dieu s’adresse très précisément à quelqu’un : à Abraham, à Moïse. Seulement, il ne s’adresse pas à ce quelqu’un pour lui seul. Il s’adresse à cet ami qu’il choisit, et l’on ne peut être l’ami que de quelqu’un, on n’est pas l’ami de tout le monde sinon, on n’est l’ami de personne. Ce quelqu’un à qui Dieu adresse son amour, son amitié, doit devenir devant les autres, le témoin de cette amitié qu’il a reçue, et qui, à travers lui va s’adresser à tous les autres qui seront tous aimés, non pas en bloc, non pas globalement, mais chacun pour soi, un par un.

C’est cela le mystère de l’amour de Dieu, c’est que cet amour à la fois s’adresse à tous, et s’adresse à chacun. Il ne s’adresse pas à tous de façon indistincte, il s’adresse à chacun de façon unique. Et le fait que Dieu aime chacun d’une manière unique n’épuise pas son amour. Nous, êtres limités, quand nous aimons quelqu’un d’amour, ceci ne peut pas se réaliser, se répéter indéfiniment à l’égard de tous. Nous ne pouvons aimer d’amour qu’un nombre limité de personnes, et précisément l’infini de Dieu se traduit expressément dans cet au-delà, c’est qu’il peut aimer chacun comme s’il était unique au monde, sans que pour autant, il n’aime pas un autre comme unique au monde, et un autre, et un autre comme unique au monde. Dieu aime tous les hommes, et il les aime un par un, et chaque fois en donnant la totalité passionnée de son amour. C’est cela le mystère auquel nous sommes invités, et c’est ce mystère qu’Israël a vécu, ou en tout cas, aurait dû vivre, car la tentation était grande de prendre cette relation directe, personnelle comme un privilège, et Israël n’a pas toujours su résister à cette tentation. C’est pourquoi il a eu une sorte de crainte devant l’étranger, devant l’autre. Mais Jésus est venu pour remettre dans sa vérité cette élection d’Israël qui et l’élection d’un homme unique, pour être le prototype de tous les hommes uniques.

Frères et sœurs, sachons que nous sommes aimés d’une façon unique, mais pour que nous annoncions à nos frères cette plénitude de l’amour de Dieu qui s’adresse à chacun d’eux comme à un être unique.

 

AMEN