LE PÉCHÉ DE PHARAON

Ex 1, 15-22

(19 juillet 1991)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

En secret …  

L

e Frère Jean-François qui nous revient de Suisse tout ruisselant de la science exégétique de l'Ancien Testament qu'il a acquise durant cette année nous a expliqué hier que lorsqu'on lisait l'Ancien Testament et plus particulièrement ce livre de l'Exode, il fallait y discerner d'abord l'intention de l'auteur. C'est normal. Tout écrit n'est pas simplement le rapport journalistique ou le compte rendu de procès-verbal de gendarme de ce qui s'est passé. A plus forte ce grand récit, cette grande geste des origines d'Israël est traversé par la méditation théologique des auteurs qui, petit à petit, ont découvert le dessein de Dieu à travers tous les hauts faits et les prodiges qu'Il avait accomplis en faveur de son peuple. Or aujourd'hui nous avons un prodige de Dieu assez curieux, assez étonnant, c'est l'histoire des accoucheuses ou des sages-femmes égyptiennes. Je voudrais vous commenter brièvement cette histoire car elle est très intéressante.

       Ce récit a un certain humour, je le crois, de l'humour juif. Mais en même temps il pourrait être assez sinistre car ce qui est raconté est à peu prés ce qu'il n'y a pas si longtemps on a appelé "la solution finale" c'est-à-dire de faire disparaître le peuple. Précisément le Pharaon dit aux sages-femmes : "Surveillez bien les deux pierres" c'est-à-dire la table d'obstétrique. A cette époque-là, il n'y avait pas d'hôpitaux perfectionnés et au moment d'accoucher les femmes appuyaient leurs pieds contre deux grosses pierres ce qui devait favoriser le travail de l'accouchement. "Surveillez bien entre les deux pierres et si c'est un garçon faites-le mourir, si c'est une fille laissez-la vivre !" Les sages femmes font un peu le gros dos. C'est l'administration égyptienne et comme en France il y a une inertie fantastique. Elles disent simplement : "Quand on arrive" - le temps que le téléphone sonne - "elles ont déjà accouché et les bébés sont déjà emmaillotés et on ne peut plus savoir si ce sont des filles ou des garçons." Alors le pharaon se fâche et dit de jeter les garçons dans le fleuve ce qui enchaîne sur l'histoire de Moïse qui sera confié au fleuve dans un petit panier et recueilli par la fille de Pharaon.

       Qu'est-ce que cela veut dire ? Pour Israël, le fait de se multiplier en Égypte, alors qu'il vit en terre étrangère, c'est la preuve que Dieu continue à accomplir les promesses de bénédictions qu'Il a faites à Abraham et aux patriarches. C'est à l'étranger, en Égypte, que s'accomplit la parole d'Abraham : "Je ferai de toi un grand peuple !" Mais pour que la bénédiction s'accomplisse, il faut deux éléments. Il faut précisément des garçons et des filles. Or, pour Israël, les garçons sont la transmission de la bénédiction et les filles sont la mise en œuvre, la manifestation de la bénédiction par la fécondité féminine. Et que veut faire le Pharaon ? Il veut s'attribuer les signes de la fécondité à travers les filles en rejetant les détenteurs, les transmetteurs de la bénédiction que sont les garçons. Autrement dit, dans l'optique de ce texte, il n'y a pas manière plus rusée de détourner la bénédiction de Dieu. Pharaon détourne au profit de son peuple le signe même, l'accomplissement de la bénédiction qui est la fécondité des femmes du peuple hébreu en sup­primant les détenteurs de la bénédiction que sont les hommes, les fils des hébreux. C'est la perversion de la bénédiction de Dieu. Et tout le récit va nous montrer qu'à cause de ce premier péché de Pharaon qui veut s'attribuer à lui-même, par des moyens totalitaires, la bénédiction de Dieu non seulement il ne se l'attribue pas mais à la fin nous verrons comment il est frappé dans ses premiers-nés. Il est très exactement puni par là où il a péché. Il a voulu empêcher que se manifeste la bénédiction de Dieu pour les hébreux, il a voulu la détourner à son profit. Et bien son péché fera que ce qui était légitimement son profit, c'est-à-dire ses premiers-nés à lui, vont disparaître. En revanche et c'est noté dans le texte les accoucheuses qui selon la vieille tradition "ne font pas d'enfants mais font ceux des autres", les accoucheuses, elles, ont une postérité. Pourquoi ? Parce qu'elles n'ont pas essayé de détourner la bénédiction de Dieu.

       C'est à travers ces récits qui confinent presque au récit populaire, à la légende que l'on devait se raconter le soir à la veillée dans les tentes de bédouins, c'est à travers ces récits que pourtant nous est enseigné quelque chose de théologiquement assez extraordinaire : le projet de bénédiction de Dieu passe à travers l'histoire de l'humanité, quoi qu'il arrive. Le grand principe de la bénédiction de Dieu c'est : "Les chiens aboient, la caravane passe !" Il y a une sorte d'assurance fondamentale que là où Dieu a béni, personne ne peut être bénéficiaire de la bénédiction que ceux à qui Dieu veut la donner. C'est la garantie de la gratuité de la bénédiction et personne ne peut empêcher la bénédiction de fonctionner. Gardons en mémoire le récit des accoucheuses pour nous rappeler ce qu'est la bénédiction de Dieu dans notre vie : une gratuité envers nous et une œuvre vis-à-vis de laquelle Dieu ne cédera jamais, mais veillera toujours pour qu'elle s'accomplisse.

       AMEN