L'HEURE EST VENUE
Is 52, 13 – 53, 12 ; He 4, 12-16 et 5, 7-9 ; Jn 18, 1 – 19, 42
Office de la Passion – année C (vendredi 18 avril 2025)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
« Tout est accompli. »
Frères et sœurs, poursuivons ce soir notre méditation sur ce temps du Salut comme création et recréation. Poursuivons ce mystérieux chemin qui nous concerne tout autant que le Christ Lui-même. Nous sommes invités maintenant à méditer sur le moment même où Dieu accomplit le dessein qu'Il a eu dès le début de l'histoire du monde et de l'histoire de l'humanité. Car au fond, comme on l'a vu à plusieurs reprises déjà, le mystère de la création n'est pas simplement la fondation d'une religion. Ça fait partie, si je puis dire, du plan de Dieu. Mais le cœur même du problème, c'est que Dieu a créé ce monde, Il nous a créés et son œuvre créatrice, Il l'avait poursuivie à bas bruit, au moment même où Adam, l'humanité, se détournait de Lui. À ce moment-là, Il ne lâchait pas, Il ne lâchait rien de ce qu'Il voulait faire. Nous avons la chance d'avoir un Dieu obstiné, têtu, qui ne lâche rien. On ferait bien à certains moments, dans l'Église ou dans les sociétés humaines, de savoir être aussi décidé et fidèle que Lui. Car l'entêtement de Dieu s'appelle la fidélité de Dieu. C'est un peu plus subtil que les moments de colère des petits enfants qui veulent qu'on cède à leur volonté. Il n'y a aucune contrainte de la part de Dieu dans l'accomplissement de son dessein. Simplement, Il y tient parce qu'Il tient à nous. Ce soir donc, nous sommes mis au parfum. « Tout est accompli. »
Cela ne veut pas dire que Jésus, lorsqu'Il meurt sur la croix, considère que le travail a été fait et qu’Il peut maintenant partir se reposer dans le monde à venir dont Il est Lui-même la première pierre. Ça veut simplement dire qu’à partir du moment où Dieu veut engager l'homme dans une relation avec Lui, ce qu'aucune autre tradition religieuse n’ose affirmer de façon aussi nette et claire, à partir du moment où Il veut cela, il faut que ça s'accomplisse.
Se pose alors la question : comment cela va-t-il s’accomplir ? De fait, ça va s'accomplir d'une façon absolument paradoxale, dont saint Jean a été le premier interprète. Non pas chronologiquement, mais du point de vue de la compréhension même du plan de Dieu, de son projet. Jean l'a fait avec tout le sens du paradoxe et de la surprise que Dieu nous réservait : « Tout est accompli ». Cela conclut le récit de la Passion selon saint Jean.
Ce récit va commencer précisément par le moment même de bascule où Jésus va être arrêté. Que veut-Il savoir quand on vient L’arrêter ? « Qui cherchez-vous ? » Évidemment, les gens répondent « Jésus de Nazareth » car c'est un mandat d'arrêt. Et pourtant, quand Il répond, Il ne dit pas comme certaines traductions aujourd'hui le suggèrent, « Je le suis », ce qui est une reconnaissance d’identité, Il dit « Je suis » ce qui est absolument autre chose.
« Qui cherchez-vous ? » Quand ils répondent Jésus de Nazareth, Lui affirme : « Je suis » car c'est le nom que Dieu s'était donné Lui-même au moment où Il rencontrait Moïse dans le désert du Sinaï. C'est le nom sacré de Dieu, Yahvé. Et c'est à ce moment-là qu'on voit le dévoilement définitif de Jésus. Ce n'est même pas : « Je suis la Vie, je suis la Lumière », c’est : « Je suis ». Et donc, ici, au moment même où ils vont mettre la main sur Lui, les soldats ignorent qu'ils vont mettre la main sur Celui qui est la source de l'existence du monde, de notre existence, de notre destinée et du Royaume que Dieu nous a préparé.
« Je suis », c'est la plénitude. Et à l'autre bout du récit, qu'y a-t-il ? La signature : « Tout est accompli ». Ainsi donc, le récit de la Passion chez saint Jean est magnifiquement et pédagogiquement construit de façon très claire. On passe du « Je suis » qui est la plénitude de la présence de Dieu au moment où « tout est accompli ». Et que se passe-t-il à ce moment de l’accomplissement ? Il n'est rien du tout. « Tout est accompli » est le dernier mot qu'Il dit pour entrer dans la mort. Avec sa parole, avec ses mots, « tout est accompli. » Immédiatement après, il n'y a plus que le souffle qu'Il va rendre à cause de son supplice sur la croix.
C'est donc une sorte de chemin inverse que nous avons du mal à assimiler et à intégrer. Seul Dieu peut le dire. Seul le Fils de Dieu peut dire : « Je suis », « Je suis en plénitude ». Mais au moment où Il accomplit tout par sa mort, Il n'est rien. Saint Jean ne craignait pas les mots. Quand il nous fait passer du Christ, déclarant et proclamant sa plénitude à Lui au moment où regardant rétrospectivement ce qu'Il vient de vivre, non seulement ces quelques heures, mais aussi son ministère et sa présence sur la terre, Il dit : « Tout est accompli, Je ne suis rien du tout, Je vais rendre l'âme, Je suis mort. » La Passion chez saint Jean (chez les autres, c'est aussi la même chose), c'est tellement provocateur que l'acteur principal, Jésus Lui-même, qui s'est proclamé vraiment Fils de Dieu, précisément ici, est au-delà de toute parole humaine. Il n'y a que Lui qui puisse dire à ce moment-là : « Je suis ».
Et alors Il engage un processus, une sorte d'aventure qui, même pour Lui jusqu’à maintenant, n'a pas été vécue. Il sait, comme on le sait tous, qu'Il est homme et donc voué à la mort, mais Il ne sait pas comment se vit la mort. Il ne la vivra que dans le présent même où Il affrontera sa propre mort. Dans ce moment même d'affronter la mort, c'est là qu'Il peut parler de plénitude et d'accomplissement car « tout est achevé », ce n'est pas simplement le compte-rendu du travail fait. Non, « Tout est accompli », tout est porté à sa plénitude. Au moment où Lui-même meurt, c'est le contraste absolu entre le fait que Lui, la plénitude de Dieu, présente dans ce monde d'une façon très humble, très cachée, mais réelle, tout à coup dit : « Dans mon humanité, dans tout ce que J’ai voulu apparaître pour vous, Je disparais ».
Il ne s'agit pas de valider une quelconque théologie de la mort de Dieu, parfois un peu facile, il s'agit de reconnaître que Dieu a fait le chemin de la mort comme chacun d'entre nous, et que c'est dans cet effacement et cette marche vers la mort telle que Jean va nous la décrire dans son évangile, que nous trouvons le sens même de ce qu'est la recréation. Comme s'il fallait que Dieu se retire même de ce petit indice, si ténu, si léger de sa présence et de sa vie incarnée parmi nous. Comme s'il fallait que cela s'efface sur le moment pour nous dire : « Vous allez Me chercher, Je vous ai donné toutes les traces, tous les repères, désormais vous ne pouvez plus les avoir immédiatement, comme vous les avez eus auparavant. »
Frères et sœurs, la recréation que le Christ veut pour nous s'impose par le fait que Lui-même va passer jusque dans le néant de la mort pour resurgir et pour dire : « Tout est accompli ». Ce n'est pas simplement Lui, c'est la totalité même du projet créateur. Vous me direz que ce n’est pas le monde qui va être complètement transformé d'un coup de baguette magique. Mais il n'empêche qu'à partir de ce moment-là, le monde est transformé. C'est cela, l'heure que Jésus voulait. Ce n’est pas simplement le moment d'y passer. C'est bien plus que cela. C'est le moment de faire que, dans son anéantissement même, Il nous recrée parce qu'Il vient nous chercher dans notre mort. C’est ce que les premiers témoins avec beaucoup de peine, étaient capables non seulement de dire, mais aussi de manifester et de proclamer. C'est la chose la plus étonnante et la plus impressionnante de tout le message évangélique.
Il ne s'agit pas, contrairement à ce qu'on pense, de conquérir le monde. Le christianisme n'est pas une conquête. Il s'en est abstenu et les quelques moments où il en a eu la tentation, cela ne lui a pas porté beaucoup de chance. Il s’agit pour nous d’être capables de voir dans le processus même de notre propre anéantissement, que le Christ vient nous prendre là où nous sommes. Sans aucune hésitation, Il ne se trompe pas et la plupart du temps, ça ne nous dit rien quand nous disons dans le Credo qu’Il est descendu aux enfers. La belle affaire ! Il peut aller où Il veut. Non, Il est descendu jusqu'au lieu source de la mort.
C'est pour cela que les Anciens (qui avaient une vision beaucoup plus animée, poétique et symbolique) considéraient que le véritable moment de la mort du Christ était quand Il entrait dans les enfers pour rejoindre tous les morts. Demain matin si vous voulez venir à l'office, vous entendrez l’un des textes les plus sublimes sur le moment où Jésus entre dans la mort, car Il entre dans la mort. C’est la réalité, une vérité intransposable que les chrétiens ont essayé de dire. Aujourd'hui, on trouve que ce n'est pas assez attirant pour conquérir de nouveaux catéchumènes. Et pourtant, c'est cela. Comment se fait-il que le Christ ait pu visiter l'humanité jusque dans la mort ? Il a fallu trouver tout un ensemble d'images qui appartenaient à la tradition. Et la première, c'est celle de l'Agneau Pascal.
Saint Jean, par une sorte de décalage de calendrier, s'est trompé sur le moment de la mort. Il y avait plusieurs calendriers à l'époque (les Esséniens en avaient un). Dans saint Jean, le Christ meurt, non pas la veille de la Pâque comme les autres évangélistes le disent, Il meurt au moment où la Pâque commence le soir pour le repas pascal, parce qu'Il est l'Agneau immolé. Il meurt à trois heures de l'après-midi, parce que c’est l’heure où on immole les agneaux au Temple. Ce jour-là, à Jérusalem, il y a eu une double mort, celle symbolique de tout l'Ancien Testament à travers les agneaux immolés au Temple et celle de l'Agneau véritable, l'Agneau Pascal, qui a versé son sang et qui a été sacrifié pour nous.
D’un côté, c'étaient les figures, l’annonce ; de l'autre, sur une petite colline près de Jérusalem, c'était la réalisation de la recréation. Il nous recrée en se faisant Lui-même le sacrifice, le don de soi au Père. Et parce qu'Il est de notre chair, Il nous entraîne avec Lui vers le Père. Par sa mort, Il nous entraîne par le sang versé et l'eau coulant de son côté, Il nous entraîne en sa présence.
Et puis, comme pour bien préciser les choses, il y a deux détails auxquels on ne pense pas. Le premier, quand Il va mourir, les soldats voient qu'Il souffre. Que font-ils ? Au moment où Il dit : « J'ai soif », ils prennent un petit rameau d’hysope, un mauvais arbuste du désert, y ajoutent un produit anesthésiant, du vinaigre, sorte d’anti-douleur et le Lui mettent sur la bouche et le visage. Si vous voyiez de l'hysope, ça ressemble à une espèce de buisson qui ne peut pas retenir une seule goutte d'eau. Et pourtant, on se servait de l'hysope pour la fête de la Pâque. Les Israélites prenaient cette petite branche comme un rameau d'olivier. On en frottait les linteaux des portes pour ceux qui allaient célébrer la Pâque. Avec le sang protecteur, on le mettait sur les portes pour dire que c'était l'ouverture des portes de la Liberté. Ainsi, le Christ, l'Agneau Pascal, devient la porte de notre liberté : un ciel s'ouvre pour nous, le ciel du Salut de Dieu, le ciel de la découverte du mystère que Dieu a voulu pour nous. Ainsi, à travers ce signe de l'hysope, Jésus nous dit : « Je pars, Je franchis la porte, mais en même temps, Je suis là pour être avec vous ».
Le deuxième signe, c'est le fait que « pas un seul de ses os ne sera brisé ». C'était une des prescriptions : quand on célébrait la Pâque, on ne devait pas briser les os de l'agneau, mais on devait prendre les morceaux et les consommer à la hâte pour partir là aussi vers une première épreuve de la liberté et quitter la servitude de l'Egypte.
Frères et sœurs, la présence et le salut du Christ dans l’évangile de saint Jean sont un geste absolument extraordinaire. C'est le geste de l'ouverture à la liberté. Jésus est venu nous sauver dans notre condition humaine. La plupart du temps, on insiste sur le corps, sur le sang, sur la condition charnelle de l'homme. Et ça, c'est la signature. Mais en même temps, il y a l'ouverture à la liberté, à la liberté chrétienne.
Frères et sœurs, ce soir, en écoutant cet évangile de saint Jean, laissons-nous recréer à travers la condition de chair et de sang que Jésus Lui-même a voulu partager avec nous, mais aussi à travers le sens même de ce passage d'une condition, celle que nous vivons encore actuellement, avec toutes les limites de notre existence, à la condition de la plénitude de la foi, de la grâce et de la joie d'être sauvés. Amen.