VIVRE ENSEMBLE PAR LA PUISSANCE DU CHRIST

Is 52, 13 – 53,12 ; He 4, 14-16 et 5, 7-9 ; Jn 18, 1 – 19, 42
Office de la Passion du Christ – année B (vendredi 29 mars 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, le récit de la Passion que nous allons entendre, tel qu’il nous a été transmis par l’apôtre Jean, est un texte des plus étonnants sur le problème de la vie politique. Vous allez me dire qu’on en entend suffisamment parler à la télévision, ce n’est pas la peine de venir à l’église pour entendre des considérations politiques. Je vous comprends. Mais en réalité, il est vrai que des quatre récits de la Passion, celui de Jean nous plonge devant le problème de la vie politique, non pas au sens dont on en parle dans les médias, mais au sens dont la présence de Dieu est totalement liée à la dimension politique de l’homme. D’abord, comment comprendre l’essence de la vie politique de l’homme ? L’homme – l’humanité – veut vivre dans un échange, une communion au sens le plus large du terme, pour qu’ensemble, nous puissions participer à un projet commun. S’il n’y a pas cela, il n’y a pas de vie politique.

Or, quand les disciples ont été les témoins de ce qu’est la place du Christ dans l’histoire du monde, du peuple juif à l’époque, du monde humain de cette époque, ils ont vu prophétiquement que la présence du Christ, du salut de Dieu, devait s’insérer dans ce projet global, devait se manifester à travers la vie ensemble des hommes, parce que nous avons été investis de cette responsabilité.

C’est pourquoi, je vous inviterai tout à l’heure à écouter ce texte extraordinaire, pas seulement dans une sorte de vision purement mystique, le don de soi, ce qui est l’évidence, le sacrifice jusqu’à la mort, mais en même temps : à quoi cela sert-il d’essayer de comprendre ce que Dieu a voulu dans ce moment-là, moment définitif dans l’histoire du monde, de la mort de Dieu au milieu de son peuple, au milieu de cette humanité de l’époque ?

Frères et sœurs, quand Jésus apparaît dans le peuple juif, Il est un membre parmi les autres. Petit à petit, en très peu de temps, Il apparaîtra comme un homme capable d’insuffler à la société de son époque, même si c’est un petit coin perdu de Judée-Palestine, une nouvelle manière de vivre ensemble, et pour pouvoir vivre ensemble, il faut qu’il y ait une sorte d’ordre, d’organisation qui permette aux hommes de vivre ensemble. C’est ce qu’Il a proposé. L’évangile n’est pas simplement un programme mystique simple, tranquille qu’on vit chacun dans son coin. L’évangile est le fait que Dieu vienne rassembler tous les hommes, comme le dit le Grand Prêtre de façon prophétique : « Rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés ». Y a-t-il un autre projet politique valable du point de vue religieux ? C’est le seul. Si Jésus n’avait pas voulu cela, je ne sais pas pourquoi nous serions ici ce soir.

On ne peut pas imaginer que Jésus ait complètement négligé la réalité de ce "vivre ensemble" au sens le plus profond, le plus radical et le plus incontournable du terme, pour que nous accueillions une nouvelle manière d’être, de vivre. Or que se passe-t-il ? Au moment même où normalement, c’est ce qu’on ressent bien dans la lecture des évangiles, ça pourrait réussir, tout à coup ce projet est contrecarré, anéanti et va, pour ainsi dire, vers la mort. Ce n’est pas simplement la mort individuelle du Christ, c’est aussi la mort de chacun d’entre nous dans la mesure où nous ne sommes pas capables de faire face à la mort ensemble.

Comment cela se passe-t-il ? Il y a d’abord cette chose étrange d’un refus de la part des autorités juives du Temple : « Ce n’est pas possible, Il ne peut pas prétendre à cela. Il ne peut pas avoir reçu d’une quelconque façon la possibilité de réunir l’humanité. C’est pourquoi, comme Il prétend le faire, il faut L’en empêcher ». C’est le sens de la condamnation durant le procès devant le Grand Prêtre dans la nuit du jeudi au vendredi saints. À ce moment-là, Jésus est manifesté comme Celui dont les représentants éminents du peuple juif ne veulent plus, parce que son autorité sur le peuple est considérée comme dangereuse et mortifère. « Si nous Le laissons faire, Il va entraîner le peuple, les Romains viendront et nous feront disparaître. » Saint Jean voyait le problème de façon extrêmement large, non comme une petite discussion pour savoir comment il fallait suivre les observances de la Loi. Donc un peuple qui ne veut pas que Jésus soit le représentant, le révélateur de la vie ensemble du peuple dont Il croit avoir, par lui-même, la responsabilité et le pouvoir sur ce peuple.

C’est là que tout va se corser car les autorités juives savent qu’elles n’ont pas tout pouvoir : elles n’ont pas le pouvoir de vie et de mort, il faut donc trouver un agent qui condamne Jésus. C’est la raison du procès devant Pilate. Contrairement à ce qu’on pense, les évangiles ne sont pas écrits de façon improvisée, il y a une pensée extrêmement profonde : les dirigeants du peuple juif ne veulent pas reconnaître l’autorité de Jésus, mais comme ils ne peuvent pas le mettre à mort par leur propre pouvoir, ils le renvoient au pouvoir romain, et l’évangile que nous allons lire tout à l’heure, c’est un jeu d’influence, un jeu pour s’attraper l’un l’autre, les juifs disant : « Il faut qu’on puisse Le faire condamner par un pouvoir laïque, le pouvoir romain (pour eux, c’était laïque) et nous, comme cela, nous garderons notre pouvoir pour nous ». Et Pilate, qui voit cela, ne veut pas être dupe de cette affaire et dit qu’on ne peut pas admettre cela. Il Le fait venir, et il voit très bien que Jésus n’est pas un roi. Ils L’accusent d’être roi mais en réalité Pilate voit très bien que cet homme a plutôt l’air d’être un brave rabbin de Galilée. Va-t-il Le condamner pour excès de pouvoir ? À ce moment-là, il fait exprès de dégrader, d’avilir la personne de Jésus par tous les jeux de scène, les coups de fouet, « voici votre roi » (c'est-à-dire, vous avez un roi de rien du tout !), les scènes de déconsidération. Alors Pilate lui-même, pourtant pas très respectueux ni intéressé par les questions religieuses, se demande au fond si cet homme avait réellement un pouvoir.

 Comme Pilate dit à Jésus : « Il faut que Tu me dises ce que Tu as à me dire, parce que j’ai pouvoir sur Toi, pouvoir de Te faire relâcher », Jésus lui répond cette chose incroyable : « Tu n’aurais sur Moi aucun pouvoir s’il ne t’était donné d’en haut ». C’est le moment le plus étonnant, Jésus manifeste qu’Il a le pouvoir absolu, comme Fils du Dieu créateur, sur toute la société, et Il le dit, le manifeste. Pour Pilate c’est incroyable, ce n’est pas possible qu’il y ait un pouvoir au-dessus du pouvoir de l’empereur romain. À ce moment-là, tout s’enchaîne : les juifs, qui veulent balancer sur la figure du pouvoir romain une question d’un faux pouvoir, qui va anéantir Jésus, et Pilate qui dit : « Vous croyez que j’ai un faux pouvoir, non, j’ai un vrai pouvoir mais je voudrais vous montrer qu’il ne s’exerce sur rien parce que ce pauvre Jésus que vous voudriez que je condamne, je n’ai même pas de quoi Le condamner ».

Frères et sœurs, c’est quand même étrange : la plupart du temps, on a banalisé ce texte, on en a perdu toute la force, la dynamique, qui consistait à savoir, au moment où le Christ meurt, ce qu’il se passe. Eh bien, Il se manifeste comme le véritable roi, tout pouvoir vient de Lui et Il dit même : « Tu n’aurais sur Moi aucun pouvoir s’il ne t’avait été donné d’en haut ».

Frères et sœurs, ce soir nous est simplement posée la question : que faisons-nous par rapport au pouvoir que le Christ manifeste de venir à notre rencontre et de nous sauver ? Allons-nous réagir comme Pilate ou comme les autorités juives en disant : « De toute façon, le Christ a uniquement le pouvoir que je veux bien Lui reconnaître sur moi » ? Ou bien vais-je reconnaître que dans sa mort même, son anéantissement, Jésus ouvre pour moi le véritable pouvoir qu’Il a de rassembler toute l’humanité, tous ses disciples, tous ceux qui attendent le salut et de leur faire découvrir la puissance qu’Il a manifestée par sa croix.

 Encore faut-il une chose : que nous puissions écouter cette parole comme une parole où le Christ n’est pas simplement un doux rêveur qui nous dit qu’un jour tout ira bien, mais quelqu’un qui sait que pour Lui comme pour ses disciples, comme pour tous ceux qui croiront en Lui, il faut accepter que cette puissance du Christ ne soit pas une puissance qui écrase, qui étouffe ou qui ne supporte pas de contestation mais c’est une puissance, celle du Christ, qui veut nous rendre à nous-mêmes par la liberté de notre foi et de notre amour.