ÉTONNEMENT DE DIEU, INCRÉDULITÉ DE L'HOMME
Is 52, 13 – 53, 12 ; He 4, 12-16 et 5, 7-9 ; Jn 18, 1 – 19, 42
Vendredi Saint – année A (7 avril 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Adam, où es-tu ? »
Frères et sœurs, nous connaissons tous, mais presque comme des automates, cette célèbre question qui, d’une certaine façon, termine le récit de la création. Oui, nous savons que Dieu a fait le monde, le ciel, la mer, la terre et tout ce qu’elles contiennent. Ensuite, nous oublions qu’au moment même où nous sommes engagés comme monde dans cette espèce d’existence autonome, dans ce désir de construire un monde si fort pour nous aujourd’hui et aussi dans le désir de le préserver, ce désir devient une véritable obsession par la peur qu’il suscite.
A ce moment-là, à la brise du soir, Dieu discrètement descend tout doucement dans le jardin. Et curieusement, Lui qui devait être si familier avec tout ce monde qu’Il avait créé et plus spécialement avec celui qu’Il avait créé à son image et à sa ressemblance, tout d’un coup, Il est étonné. C’est la première fois que l’on entend Dieu se poser des questions et Il n’arrêtera pas de s’en poser : « Adam, où es-tu ? » Il est là, devant ce monde, au cœur de ce monde. Il vient chercher quelqu’un, Il vient chercher l’homme, Il vient chercher Adam. Apparemment, Il ne le trouve pas puisqu’Il demande simplement : « Adam, où es-tu ? »
Frères et sœurs, cette question est magnifique parce qu’elle est la conclusion du récit de la création. Là où nous considérons que la création est un dogme, solide comme « du béton », au moment où nous sommes confrontés à ce mystère de la création, tout d’un coup Dieu s’étonne. Mais où est l’homme dans tout cela ? C’est comme si la création n’était pas seulement pour nous un problème mais aussi pour Lui qui se pose la question de l’homme : « Adam, où es-tu, Je t’ai mis dans ce monde, Je ne t’y trouve plus. Où es-tu ? »
Il faut avoir cette question présente à l’esprit quand on va lire la Passion selon saint Jean. En effet, saint Jean est l’évangéliste qui, dès le début a voulu placer son évangile dans la perspective de la création. « Au commencement était le Verbe. Et le Verbe était Dieu. » Le Verbe, c’est justement cette question : « Où es-tu ? » Croire que le Verbe n’exprime que des leçons ou des récitations débitées par la volonté de Dieu est inepte.
En réalité, Dieu se pose des questions. Et c’est une illusion que l’on se transmet depuis des siècles de croire que Dieu ne se pose pas de questions. Dieu se demande : « Adam, où es-tu ? » Et Jean reprend, presque comme en écho, cette question au début de la Passion. Jésus espère nous avoir trouvés, il espère nous avoir rencontrés mais en réalité, Il voit une bande de brigands qui se précipitent sur Lui. Il repose alors la question : « Qui cherchez-vous ? » Qui donc a dit que Dieu ne se posait pas de question ? D’ailleurs la plupart du temps, Il s’en pose à notre sujet : « Qui cherchez-vous ? » Et là, on lui dit son nom : « Jésus de Nazareth » mais en réalité, on ne sait pas qui Il est, sinon je pense qu’ils ne viendraient pas l’arrêter.
« Qui cherchez-vous ? » Il y a bien un nom qui répond à cette question mais ce nom n’est pas celui de quelqu’un qui plane au-dessus des étoiles. Le nom que l’on cherche, c’est celui de quelqu’un qui est parmi eux, quelqu’un qui est dans une fragilité extrême, qui vient de subir une agonie et qui vient de souffrir terriblement à l’idée de sa mort. Ce nom qu’ils prononcent est « Jésus de Nazareth ».
La réponse que l’homme apporte à la question de Dieu est sans doute assez déconcertante. Or, et c’est cela qui est incroyable, écoutez cette Passion, et vous verrez que dans ce récit selon saint Jean, on lui demande sans arrêt qui Il est et c’est la seule question. C’est pour cela que l’on a dit que la Passion du Christ selon saint Jean était un procès. Et vous verrez que dans ce procès (beaucoup plus complexe que la justice française), on trouve de multiples intervenants de différents services que ce soit la cour du Caïphe, le Sanhédrin, Ponce-Pilate ou même les soldats qui organisent une sorte de procès bidon en se moquant de Jésus : ils lui donnent un sceptre constitué de roseaux, lui mettent sur la tête une couronne d’épines et un manteau rouge pour donner l’illusion qu’on le revêt de la pourpre royale. A chaque fois, c’est l’identité de Jésus qui est visée : « Qui cherchez-vous ? » On peut reposer cette question à Caïphe et à Anne, à Pilate, aux soldats et même à la foule, à tous ceux qui croient savoir qui Il est.
Frères et sœurs, je crois que la plupart du temps, nous ne nous rendons pas compte à quel point le récit de la Passion est problématique. Cela ne veut pas dire que l’on doute. Cela ne veut pas dire que l’on a classé la question de Dieu. Pilate n’a pas lu les écrits de Nietzsche sur la mort de Dieu. Au fond, la question de Dieu est réelle pour tous les acteurs de la Passion, même pour ceux qui sont apparemment les plus butés avec leurs idoles, que ce soit, la triade capitoline, Jupiter, Mars, Quirinus... Ici, tout le monde se pose la question : « Qui es-tu ? ». C’est pour ainsi dire la réponse à ce que Dieu posait à Adam au paradis : « Adam, où es-tu ? »
Au lieu d’écouter la question que Dieu pose en demandant : « Adam, où es-tu ? », le Christ aurait pu dire cela à chacun des interlocuteurs qu’Il rencontre au cours de sa Passion : « Où es-tu ? » et je ne sais pas ce qu’ils auraient répondu, peut-être : « On est en train de préparer la Pâques, ou bien de prendre des congés pour les fêtes de Pâques... » Le problème est qu’ici, l’homme ne veut plus entendre cette question : « Où es-tu ? » Il est chez lui, il n’y a pas de place pour une autre question que celle-ci : « Qui es-tu toi, le trouble-fête ? »
Frères et sœurs, je crois que si nous lisons la Passion du Christ selon saint Jean avec cela dans le cœur et dans la tête, c’est la seule manière de nous remettre nous-mêmes en état d’écouter la Passion comme la question que Dieu pose : « Où es-tu ? » Et là, nous allons pouvoir élucider petit à petit la problématique : « Je suis avec Pilate, je suis avec la cour du Grand Prêtre, je suis avec Pierre qui te renie, je suis avec la foule qui te suit, et éventuellement je suis un peu avec Marie, Marie-Madeleine et Jean au pied de la croix. Je suis peut-être aussi avec les disciples qui t’ont abandonné. C’est là que je suis ». Et à ce moment-là, le Christ peut nous demander : « Qui cherchez-vous ? » Il nous faut alors mettre les choses au clair car nous n’avons plus vraiment d’excuses.
« Qui cherchez-vous ? – Jésus de Nazareth ». A cette question, Jésus répond clairement : « Je suis ». Il ne répond pas seulement à une question d’identité : « Je suis là ». Comment croire que Dieu est là ? Nous sommes un peu fous, nous les chrétiens de penser que Dieu est là présent dans ce pauvre type qui va être jugé, condamné, moqué, mis à mort, crucifié, considéré comme un moins que rien. Et si c’était nous qui posions maintenant la question en l’inversant : « Dieu, où es-Tu ? » Il suffit d’écouter la Passion.