JE REGARDE SI JE SUIS MORT!

Is 52, 13 – 53, 12 ; He 4, 12-16 et 5, 7-9 ; Jn 18, 1 – 19, 42
Office de la Passion, Vendredi saint – année C (15 avril 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Quand les soldats du grand prêtre arrivèrent dans le Jardin des Oliviers, Jésus leur demanda : qui cherchez-vous ? Ils répondirent :
- Jésus de Nazareth.
- Je le suis. »

Frères et sœurs,

Cette question : Qui cherchez-vous ? Et cette réponse : Je le suis, c’est le guide qui nous permet de comprendre la Passion selon saint Jean. Et comme c’est un texte difficile, vous me permettrez, je sais bien que ça peut paraître très provocant, de rappeler un trait d’humour qui est absolument fondamental pour comprendre la question.

Je garantis absolument l’authenticité de ce que je vais vous raconter. Nous sommes un beau matin de fin de printemps, début d’été, dans la rue d’Italie, et je me promène à proximité pour goûter la beauté du ciel provençal et le charme de la rue d’Italie à son réveil. À ce moment-là, je tombe sur un monsieur, dans la rue, très provençal c’est-à-dire quand même tee-shirt Colombia University, les tongs, tout le côté un peu humoristique de la vie provençale et qui est là tout seul au milieu de la rue. Je vous le garantis, il est là tout seul et il lit le journal. Il est interpellé, sans doute par sa voisine du deuxième étage qui est en train d’aérer les draps puisque la nuit est finie. Et à ce moment-là, elle le voit d’en haut, elle dit : « Oh ! Marcel, qu’est-ce que tu fais ? – Eh bien, tu le vois ; je lis le journal ». Elle lui demande : « Mais pourquoi tu lis le journal ? » Et cette réponse : « Eh bien ! Je regarde si je suis mort ! » Je crois que ça ne s’invente pas. Ni à Lille, ni à Lyon, ni à Strasbourg, ni à Paris… « Je regarde si je suis mort ! »

Évidemment, dans un premier temps on rit, mais quand on y réfléchit c’est extraordinaire pour comprendre la Passion, c’est ce que je voudrais vous faire découvrir.

En effet, « je regarde si je suis mort ». Évidemment, c’est par le truchement de la presse écrite, avec les pages entières de La Provence, avec cette imagination fantastique qui préside à la rédaction de tous les avis funéraires, par ce procédé artificiel, que l’on peut comprendre cette histoire. « Je regarde si je suis mort ». Mais si on dépasse le côté purement humoristique, provençal, bien typé rue d’Italie, si on dépasse cela, qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire précisément que l’on ne peut pas se regarder quand on est mort.

La vie humaine est une chose absolument extraordinaire dans laquelle, quand on est confronté à ce moment décisif, de tous les instants, le réveil par exemple, le fait de reconnaître quelqu’un, de s’adresser à quelqu’un, dans tous ces cas-là, nous sommes en train de saisir qui nous sommes. Ce n’est même pas un dialogue avec nous-mêmes, c’est une présence à soi. Je sais intimement, d’une façon absolument certaine que je suis vivant et c’est ça qui fait mon identité. Je peux en répondre à tout moment, car à tout moment je sais que là, oui, je suis.

Oh, je ne le dis pas comme le Christ l’a répondu au jardin des Oliviers, mais je le dis quand même. Je le suis. Je me saisis dans l’acte de vivre et cet acte de vivre, la première chose pour les hommes, c’est de se saisir soi-même, non pas pour s’étouffer ni pour se brimer, mais se saisir soi-même pour découvrir le mystère de ce que l’on est, comme si chacun d’entre nous avait cette faculté incroyable – on n’y pense même plus, on a bien tort puisque ça fait des gens qui ne réfléchissent plus à rien – mais on est là et dans le surgissement de ce que nous sommes malgré tous les ennuis, malgré toutes les souffrances et les maladies, tout ce qui nous donne l’occasion de nous plaindre tous les jours de ce qui ne va pas, eh bien il y a ce mystérieux moment toujours renouvelé de présence à soi par lequel nous nous disons à nous-mêmes que nous existons. Et précisément, le moment de la mort c’est quand on ne peut plus se le dire. Le moment de la mort, c’est le moment où essayant ultimement d’atteindre par nous-mêmes ce que nous sommes, ça nous échappe, nous perdons la vie. Pas simplement la vie physique, même si on est dans le coma, nous perdons quelque chose qui nous rend capables de nous renvoyer sans cesse à nous-mêmes. Les philosophes ont appelé ça la conscience, c’est tout ce que vous voudrez, peu importe les noms, ce qui compte, c’est l’expérience que l’on fait. On est là, on se saisit soi-même à tout moment dans ce que l’on a de plus fort, de plus vivant et souvent de plus extraordinaire.

Or, quand Jésus dit au jardin des Oliviers, pour répondre à la question : « Qui cherchez-vous ? », « Je suis », Il ne répond pas simplement « Je sais qui Je suis », c’est évident. Mais Je suis au fond parce que Je suis là de toute éternité. Je suis votre Seigneur, Je suis votre Dieu. Dieu, qui est-ce sinon cette incroyable présence totale à soi-même ? C’est la vie. Dieu, s’Il est vivant, est encore plus vivant que nous le sommes parce que c’est la totalité de la vie qui se saisit elle-même et c’est même encore plus compliqué que ça puisque quand Ils se saisissent, chacun, Père, Fils et Esprit-Saint dans ce qu’Ils sont, qu’est-ce qu’Ils retrouvent ? La vie de l’autre. La vie du Fils pour le Père, la vie de l’Esprit pour le Père et le Fils.

Autrement dit, au lieu de penser simplement la vie comme une sorte d’effort pour s’affirmer dans le cœur de Dieu, la vie, c’est la circulation permanente de tout ce qu’Il est dans le don mutuel de chacun à l’autre. Et donc, quand Il dit Je suis, Il dit à la fois ce qu’Il est maintenant dans la présence au milieu de ceux qui viennent L’arrêter, les soldats, mais c’est aussi cette mystérieuse présence du Père dans sa propre vie, dans son propre cœur, dans tout ce qu’Il a partagé avec nous tous les jours. Et c’est là que d’une certaine façon nous entrons dans le mystère de la Passion.

Comment se peut-il que Dieu ait voulu partager ce qui en nous est le pire de tout, le moment où l’on perd la saisie de soi, la certitude et le bonheur de vivre. Comment se fait-il qu’à un moment donné Jésus ait voulu que dans son humanité, tout ce qu’Il était ait pu disparaître comme pour chacun d’entre nous au moment de notre mort notre humanité nous échappera.

Certes, on peut toujours dire et ce n’est pas faux, comme nous sommes mortels nous sommes capables et même c’est presque nécessaire, de perdre ce lien de présence à soi-même. Nous sommes capables de perdre ce qui nous constitue comme des êtres vivants, mais quand c’est Dieu Lui-même qui le fait. Quand c’est Dieu qui accepte que Lui, qui s’est fait homme pour nous, pour partager tout ce que nous sommes, accepte à un moment donné de perdre ce qu’Il est dans le plus intime de soi-même, le Fils de Dieu fait chair, fait homme, partageant notre humanité.

Frères et sœurs, c’est cela que nous célébrons ce soir. Oui, la plupart du temps nous tournons toujours le problème en disant : Jésus a donné sa vie pour nous comme les héros par la guerre ou par la souffrance sont capables de donner leur vie pour les autres. Oui, bien sûr qu’il y a ça, mais en même temps il y a infiniment plus que ça. Il y a Dieu qui accepte d’être visité par le mystère de la mort. Il y a un moment où la saisie du mystère de Dieu tel qu’Il est, incarné, ayant partagé tout ce qu’Il a partagé avec nous, tout cela Lui échappe, disparaît, et c’est comme si quelque chose de béant, de néant, entrait dans le cœur même de la vie de la Trinité.

Frères et sœurs, cela peut nous paraître un peu compliqué, mais c’est quand même ça que Jésus a voulu, car s’Il a voulu mourir, Il n’a pas fait semblant de mourir, Il n’a pas fait une sorte d’extra de générosité un peu folle. Il a véritablement voulu savoir, au plus intime de Lui-même, ce que c’est que de perdre la réalité même de ce dialogue, de cet échange, de cette saisie de soi-même dans la plénitude de l’amour, de la relation avec les autres et par tout ce qui fait la beauté et la grandeur de la vie humaine. Et plus encore, au moment même où Il accepte de perdre cela, ce qui est déjà fou de sa part, Il en fait, parce qu’Il le partage véritablement avec nous, ce manque, ce trou noir, comme diraient les astronomes ; parce qu’il y a cette espèce de vide, c’est par ce vide-là qu’Il va venir nous rejoindre, car finalement la manière la plus simple, la plus sûre de remettre tout homme, de rejoindre tous les hommes, c’est de les rejoindre à ce moment où plus encore que l’égalité absolue, peu importe, dans ce moment où chacun, d’une façon ou d’une autre, éprouvera ce moment où tout nous échappe.

Dieu n’a pas aimé le monde en mettant la main sur le monde, Il aurait pu faire un coup d’éclat et dire : « Ça y est, à partir d’aujourd’hui, plus personne ne mourra ». Dieu a voulu être en communion avec tous les hommes par cela même qui était le pire dans l’existence et la condition humaine, le fait de se perdre soi-même jusque dans la mort.

C’est le mystère qui nous est donné ce soir et en relisant ce texte, au fur et à mesure que nous allons voir le Seigneur franchir toutes les étapes qui vont le conduire à la mort jusqu’au moment où précisément tout est accompli. On pourrait croire qu’Il est rempli de Lui-même. Non, tout est accompli, parce que, comme dit encore saint Paul, Il s’est anéanti Lui-même pour venir nous rejoindre dans la pauvreté même et le néant de notre mort.

C’est cela qu’Il a voulu et c’est cela que nous devons encore aujourd’hui méditer quoiqu’il arrive, car c’est le cœur même de notre foi. Si nous croyons que Dieu nous sauve par sa puissance, nous nous mettons le doigt dans l’œil, nous croyons à ce moment-là que Dieu nous sauve simplement par une sorte de protection incroyable. Ce ne serait pas digne de la dramatique condition humaine que nous vivons.

Dieu nous rejoint par le néant dans lequel nous sommes voués par la mort et qu’Il a voulu Lui-même partager intégralement et pleinement avec nous.      Amen.