LA MORT DU CHRIST DEFAIT LA MORT

Is 52, 13 – 53, 12 ; He 4, 12-16 et 5, 7-9 ; Jn 18, 1 – 19, 42
Office de la Passion du Christ – année B (vendredi 2 avril 2021)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le Christ est mort pour nos péchés.

Nous disons cela comme une formule qui résume toutes les données de notre salut. Nous disons cela, je n’ose pas dire comme un mantra, mais comme quelques mots, et le mot pour, qui résume toutes les raisons pour lesquelles nous pourrions avoir foi en Lui, et confiance en Lui. Le Christ est mort pour nous, c’est une formule qui a été dite dès les premiers moments où les chrétiens ont compris qu’ils étaient entrés dans une vie nouvelle.

Ce mot pour, qui en français veut dire beaucoup de choses, a une redoutable ambiguïté dans la langue des premiers chrétiens : ça peut vouloir dire – c’est à cela que l’on pense la plupart du temps – à la place de. Tu dois faire quelque chose, eh bien je vais le faire pour toi. Reconnaissons que la plupart du temps, quand on utilise ce mot dans ce sens, c’est généralement pour une action positive. Tu n’as pas le temps, ou tu ne sais pas faire, je vais le faire pour toi. Combien de gestes dans l’éducation des enfants sont de cet ordre-là ! Tu ne sais pas encore te débrouiller, je vais le faire à ta place, jusqu’à ce que t’ayant expliqué comment ça marche, comment il faut faire, tu puisses le faire tout seul.

En fait, ce pour dans la substitution est une sorte de processus dans lequel on se dit qu’on va aider, qu’on va faire les choses à la place de l’autre, mais on n’a qu’une envie, c’est qu’il les fasse lui-même. Voilà pourquoi ce sens-là n’est pas négligeable du tout.

Si pour veut dire non seulement pour toi, pour t’aider, pour te remplacer, pour te dépanner, mais aussi avec un but précis d’atteindre un résultat bien précis, pour toi aussi, alors à ce moment-là on comprend pourquoi on peut poser tel acte pour. La substitution n’est pas une manière primitive de dédommagement pour que les gens puissent être affranchis des difficultés qu’ils ont à vivre. Ce n’est pas comme le chantait le Minuit chrétien : « Pour son Père apaiser le courroux ». Ce n’est pas que le Christ ait une dette à payer pour nous, parce qu’étant pécheurs, nous aurions tellement intégré depuis Adam les réflexes de mort que nous devrions mourir, et à ce moment-là qu’aurait-il fallu faire ? Il aurait fallu que le Christ meure à notre place. Et c’est comme ça qu’hélas, on a pu comprendre aussi que le Christ était mort à notre place.

Il y a même un texte célèbre de Luther qui imagine le Père du haut du ciel regardant son Fils et qui voit tous les supplices et tortures qu’Il subit et qui approuve en disant à propos des coups de fouet qui Lui sont adressés : « Et celui-là pour la trahison de Pierre, et celui-là pour la persécution de Paul, et celui-là pour les péchés d’Untel ! » Comment peut-on penser que de telles idées traversent le cœur de Dieu ? Comment peut-on penser que si Dieu est vraiment Père, et si Jésus est vraiment son Fils, qu’Ils aient pu insérer dans l’absolu de leur relation d’amour un tel comportement de "dédommagement" et de "compensation". Il faut l’affirmer clairement, ce n’est pas possible.

Dieu sait que notre péché est une chose horrible et terrible, mais que ça en vienne à envenimer et à contaminer, c’est le cas de le dire, le cœur de Dieu, le cœur de la relation entre le Père et son Fils ; que ça devienne pour ainsi dire une sorte de morsure et de destruction lente de la mort dans le cœur même et au cœur même du plan d’amour de Dieu pour nous, ça n’est pas possible. Dieu n’a pas pu mourir pour nous d’une façon compensatoire. On l’a dit, on l’a même prêché, mais je crois que ça n’a jamais été le sens du Credo : « Pour nous les hommes et pour notre salut, Il descendit du ciel ». « Pour nous » ne veut pas dire pour compenser, pour se substituer aux hommes. Mais que signifie, même déjà du point de vue humain, la volonté de transposer un certain héroïsme des hommes qui meurent dans les tranchées, dans les combats, dans les luttes, pour la liberté d’un peuple ? Ils ne se substituent pas au peuple, ils meurent ! Et leur mort a des conséquences, mais il n’est pas normal de dire que leur mort nous fait vivre. Nous continuons à vivre parce qu’ils sont allés jusqu’à donner leur vie pour nous, mais leur mort n’est pas substitutive. On ne peut pas dire que Jeanne d’Arc est morte pour le royaume de France comme Jésus est mort pour l’humanité, ça n’est pas vrai.

Vous allez penser que je suis horriblement hérétique ce soir, rassurez-vous : si je vous donne à méditer sur ce sujet-là, c’est parce qu’il est très important. Si quelqu’un dit qu’il va mourir à ma place, premièrement ça ne sert à rien parce que je mourrai quand même après. Il n’y a pas de discussion là-dessus. Et deuxièmement, le fait de mourir à ma place, qu’est-ce que ça me donne ? Ça me donne non seulement du chagrin d’être à l’origine ou à l’intention même de la mort de celui qui donne sa vie pour moi, mais en même temps ça ne peut que créer en moi une culpabilité horrible, c’est-à-dire que je ne le mérite pas. Et si la personne prend cette initiative pour moi, en disant qu’elle se substitue à moi, c’est fou. Et je pense qu’à ce moment-là on est obligé de dire : je ne peux pas, c’est inacceptable. Certes, on peut le faire dans certains cas exceptionnels, quand son enfant est en train de se noyer, etc. On prend le risque de se noyer, la plupart du temps on prend quand même quelques précautions, mais ce problème de la substitution touche au fond de nous-mêmes les choses les plus troubles et les plus étonnantes. La substitution n’est pas de la générosité, c’est une certaine manière de s’imposer à nous pour nous dire : « Maintenant, tu m’es redevable ».

Mais alors, est-ce que le Christ aurait pu dire : « Je vais mourir sur la croix à cause de la condamnation injuste que Je subis, simplement pour être à leur place et pour leur donner une telle mauvaise conscience que désormais ils vont se convertir » ? On entend encore parfois ce discours. Alors, que veut dire « mourir pour » ? Est-ce que c’est simplement une sorte de subterfuge par lequel Dieu s’imposerait à nous de telle sorte que créant cette mauvaise conscience horrible, Il nous conquière par ce procédé-là ? Mais, pardonnez-moi l’expression, c’est presque du chantage, d’autant plus que Dieu aurait pu échapper à la mort s’Il l’avait voulu !

Alors frères et sœurs, que faisons-nous ici ce soir ? Sommes-nous ici ce soir simplement pour essayer de laisser remonter cette lie de notre conscience de péché qui est réelle, cette manière d’essayer de dire que Dieu nous sauve en nous disant qu’Il nous impressionne par un absolu d’amour et qui nous écrase par l’horreur de la mort ? Est-ce cela que nous voulons dire ?

Ce n’est pas possible. Je voudrais simplement réveiller dans votre cœur quelque chose de plus essentiel et de plus profond. Ce qui intéresse Dieu au maximum dans l’existence de chacun d’entre nous, ce n’est pas le fait que nous soyons mortels et que nous puissions être gagnés par la mort. Dieu ne s’est pas dit qu’Il allait nous coincer, et que face à la question de la mort, nous céderions nécessairement et croirions en Lui. Ça, c’est un stratagème d’une certaine théologie qui a cru pouvoir ainsi faire plus d’adeptes. Ça s’est quand même un peu retourné contre nous parce que je ne crois pas que l’on puisse honorer Dieu en Le remerciant de nous avoir fait passer par là même si Lui-même a voulu y passer. Dieu n’a pas voulu se substituer à nous au sens le plus primaire, le plus "donnant-donnant" que nous pourrions imaginer. Dieu ne calcule pas donnant-donnant.

Qu’a-t-Il voulu faire ? Premièrement, Il n’a pas voulu échapper à la condition humaine qu’Il avait prise. Si Dieu est mort pour nous, il faut d’abord partir du fait qu’Il est mort parmi nous et comme nous. C’est-à-dire que Dieu n’a rien refusé de l’existence humaine en tant qu’exposée à la mort. De ce point de vue-là, Il a vécu une mort humaine, tout aussi humaine que la nôtre, sans aucune consolation spéciale et si Jésus sur la croix meurt en criant « Pourquoi m’as-Tu abandonné ? », c’est parce qu’Il a voulu Lui-même éprouver ce mystère de la mort comme le fait de se retrouver devant Dieu totalement démuni et totalement perdu. Lui le Fils de Dieu, parce qu’Il s’est fait homme, a voulu partager cela même de notre expérience humaine. Non pas pour savoir comment ça fait, mais parce que pour nous les hommes et pour notre salut, Il a pris chair, Il s’est fait homme. Il n’a donc rien renié de l’engagement qu’Il avait voulu prendre, à ceci près que quand Jésus meurt, Il meurt non pas par substitution, mais parce qu’Il veut que cette mort à Lui, la sienne, qui ne pourra jamais se substituer à la nôtre – nous mourrons tous –, ouvre pour nous une autre manière de mourir.

Si c’est le Fils de Dieu qui meurt, comment cette mort pourrait-elle être une fermeture totale de son existence et de sa Personne sur elle-même ? Ce n’est pas possible. Si la mort entre dans le cœur du Fils, dans sa divinité, qu’est-ce que Dieu peut faire de cette mort ? Est-ce qu’Il va simplement l’accepter, la subir et l’endurer, ou ne va-t-Il pas prendre cette mort, la sienne, pour être un moyen tout à fait unique de révéler qu’il y a au cœur de la mort des possibilités dont nous ne nous doutons pas ?

Frères et sœurs, c’est exactement ça. Dieu est mort pour nous, non pas pour faire comme nous, mais pour nous obliger à mourir comme Lui, c’est-à-dire pour nous dire : « Désormais cette mort que Je subis est tellement mienne, et Je veux tellement que toutes vos morts soient unies à la mienne, que Je vous le promets, vous ne mourrez pas comme vous en aviez conscience ». Et c’est ça la foi. Et c’est ça le petit point de lumière de la résurrection qui commence en chacun de nous à surgir par le baptême.

La mort désormais, c’est ce que saint Paul a dit : « La mort sur nous n’a plus d’empire, la mort est défaite de son pouvoir ». C’est ça le mystère du Christ. La mort du Christ, c’est ce qui défait la mort, on chantera demain soir et après-demain matin : « Par sa mort, Il a vaincu la mort ». Quand on voit le Christ mourir, on voit certes une mort humaine absolument comme la nôtre, sans aucune autre référence que la nôtre, d’ailleurs comment Dieu pourrait-Il trouver en Lui-même des références à la mort ? Il ne peut les trouver qu’en nous, en partageant notre condition, mais quand Il partage cette condition d’anéantissement, Dieu ne peut pas ne pas en faire de la vie.

Frères et sœurs, nous allons écouter peut-être le plus beau des quatre récits de la Passion. Vous remarquerez, sans arrêt, dans ce récit de la Passion, il n’y a qu’une affirmation, c’est : « Je suis la Vie, Je suis la Vérité, Je suis l’Homme ». Au fond, et c’est pour cela que nous croyons, nous croyons que quand Jésus meurt, sa mort elle-même est révélatrice de ce que Dieu veut pour nous et donc Il n’est pas mort pour notre servitude au sens banal du terme, Il est mort pour notre liberté et c’est pour cela que nous sommes ici ce soir.

Que cette célébration soit un immense cri de remerciement et de reconnaissance pour ce que Dieu a pu faire pour nous par sa mort. Amen.