UNE NUIT EXTRAORDINAIRE
Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année C (5 avril 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
Et toi, Pierre, le disciple de Jésus à Jérusalem ou à Rome, après la mort et la résurrection de ton Seigneur, qu'as-tu répondu aux petits enfants juifs qui te posaient cette même question : "Pierre, qu'avait donc de si extraordinaire cette dernière nuit que tu as passé avec ton maître, avec Notre Seigneur ?" Alors, j'aime à croire que Pierre a repris les mots que l'évangéliste Marc a retranscrits dans son évangile. Et Pierre dit à cet enfant : "Cette nuit était la nuit la plus extraordinaire car au cours de cette nuit, le Seigneur a pris du pain, et Il a dit : Ceci est mon Corps livré pour vous. Et le Seigneur a pris une coupe de vin, Il me l'a tendu et Il m'a dit : Ceci est mon Sang versé pour vous".
Heureusement Pierre qu'il y avait Jean qui avait peut-être un peu mieux écouté et regardé ce qui se passait ce soir-là, Jean le seul à nous rapporter cet évangile que nous avons entendu ce soir, le récit du lavement des pieds. Pourquoi Pierre ne l'a-t-il pas rapporté ? peut-être n'était-il pas très fier d'avoir refusé dans un premier temps de se faire laver les pieds par son maître et Seigneur ? Et Jean nous rapporte cet évangile : "Au cours d'un repas, au cours de la dernière nuit, sachant que le Père lui avait tout remis entre les mains, et qu'Il était venu de Dieu et qu'Il s'en allait vers Dieu, Jésus se lève de table, dépose ses vêtements, et prenant un linge il s'en ceignit. Puis, il mit de l'eau dans un bassin et commença à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint"
Ce soir, frères et sœurs, je suis comme cet enfant face à la Parole de Dieu, et je me demande, et je vous demande: "Pourquoi cette nuit est-elle changée par rapport à toutes les autres nuits ?" Qu'un Dieu puisse faire verser le sang d'un agneau sur des linteaux de portes, nous pourrions le concevoir, car nous savons depuis l'Alliance avec Noé que la chair est laissée à l'homme et que le sang n'appartient qu'à Dieu. Peut-être aussi pourrions-nous concevoir que le Dieu d'Israël sauve à main forte et à bras étendu son peuple, c'est normal, c'est son djob de Dieu national ! Il est le Dieu d'Israël, il ne serait pas Dieu s'il ne venait pas sauver son peuple.
Mais ce soir, c'est un Dieu qui laisse cette main forte, et qui, dans une grande douceur, ceint son corps d'un linge et s'abaisse devant sa créature pour lui laver les pieds. Frères et sœurs, si nous avions à garder quelque chose de ce soir, ce serait certainement cette image du Dieu tout-puissant qui accepte de se faire l'esclave de l'homme, de s'abaisser et de laver les pieds de sa créature. Et pourtant, si un petit enfant venait me demander ce soir en reprenant cette phrase du Seder : "pourquoi cette nuit est-elle changée parmi les autres nuits ?" je lui dirais : dans la nuit de l'Exode, c'est Dieu qui était là pour faire sortir son peuple. Dans le don de l'eucharistie, c'est Dieu encore qui se donne, et dans le lavement des pieds, que dit Jésus à la fin ? "Vous m'appelez maître et Seigneur et vous dites bien car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds moi le Seigneur et le maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns les autres".
Cette nuit, frères et sœurs, change la nuit des hommes. Nous sommes invités par Dieu à laver les pieds de notre prochain. Laver les pieds, qu'est-ce que c'est ? C'est accueillir un corps fatigué, un corps usé, malade, qui demande à pouvoir enfin s'arrêter pour se reposer. Laver les pieds, c'est avec une grande délicatesse, une grande attention, baigner ces mêmes pieds fatigués et blessés, les baigner, les essuyer tendrement. Laver les pieds, c'est laisser reposer notre frère, afin de lui donner le désir, une fois qu'il sera reposé, de pouvoir se remettre debout sur ses pieds pour qu'il puisse reprendre sa route et partir librement.
Frères et sœurs, qu'est-ce que cette nouvelle nuit nous apporte ? Dans le texte de l'Exode, c'était Dieu qui libérait son peuple, ce soir avec ce commandement que Jésus donne à ses apôtres, c'est nous-mêmes qui sommes appelés et invités à être les libérateurs de nos frères. Il n'est plus question de laisser Dieu faire tout, il est question que nous aussi nous nous ceignions les reins, pour accueillir tout frère, toute sœur malade, en détresse, inquiet, désespéré, de s'agenouiller devant lui, de savoir l'accueillir, l'écouter, l'aider et le remettre debout.
Frères et sœurs, ce soir, le Seigneur nous donne le sacrement de la charité. Que nous puissions par cette grâce que nous avons reçue, relever chacun de nos frères, chacune de nos sœurs, pour les emmener vers cette liberté promise.
AMEN