UNE LIBERTÉ RECRÉÉE

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Messe de la Cène – année C (jeudi 17 avril 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, le geste que Jésus pose pratiquement au dernier moment de sa vie, nous montre comment ce que nous avons commencé le jour des Rameaux par la procession au Paradis et par l’espérance de nous tenir dans la nuit pascale avec les cierges allumés pour accompagner le Christ dans la joie du Salut, va trouver là sa pointe la plus déroutante et la plus paradoxale.

Nous avons médité sur le Christ qui reprend la Création, nous recrée. Maintenant, nous allons voir comment Il s’y prend. Comme le dit saint Jean : « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, Il les aima jusqu’à la fin ». Peut-être que la première création a été mise en échec par la liberté de l’homme, mais maintenant, cette même création devient recréation, reprise, comme les artistes, les potiers, reprennent parfois les œuvres commencées qu’ils sont obligés de refaçonner. Là, c’est le moment le plus décisif : « Il les aima jusqu’à la fin ».

Comment le Christ recrée-t-Il le monde par sa Passion ? Cela nous permet de mieux comprendre pourquoi nous sommes là. Nous n’y sommes pas simplement pour faire mémoire d’une mort – c’est déjà important – mais pour voir comment Dieu va nous recréer. Si nous sommes dans cette église ce soir, c’est parce que nous avons envie d’être recréés. Dieu s’y prend d’une façon tout à fait extraordinaire, paradoxale et provocante. Il prit un linge pour tablier : frères et sœurs, on n’y pense pas souvent, mais ce linge qu’on ceint autour des reins, c’est pratiquement un linceul. Le Christ noue autour de Lui le linceul. Il laissera après sa mort le soin à d’autres de L’en envelopper, mais là, ce linge est le linceul, pas le linceul d’un mort, mais de quelqu’un qui entre dans la mort et qui s’y prépare. Il noue ce linge autour de ses reins pour dire : « Je vais mourir ». Et quand Il décide de mourir, au lieu de se préoccuper d’une toilette pré-mortuaire, Il veut que ce linceul, ce linge, soit au service des autres. Il ne prend pas un linceul comme la plupart du temps on prend un très beau drap qu’on a préparé dans l’armoire depuis longtemps (de toute façon, Il ne pouvait pas s’offrir ce luxe) mais Il prend ce linceul comme le tablier de service. C’est la clé de ce que nous célébrons ce soir : Jésus se met en tablier de service pour ouvrir le chemin des hommes à travers sa mort.

La deuxième chose intéressante, c’est que la Pâque était fondamentalement un acte familial. C’était une fête publique et quand Jésus se promena après avoir célébré le repas pascal, Il rencontra sans doute d’autres groupes, des « fêtards » de la Pâque qui chantaient et jouaient en l’honneur de Dieu qui les avait délivrés d’Égypte. Or là, Il devance le geste et entre dans la Pâque, Il entre dans un monde nouveau. Il n’y entre pas comme un chef qui aurait tout prévu, calculé tout l’ordre du cérémonial. Il y entre comme un esclave. D’une certaine façon, le cortège funèbre du Christ dans la Passion est un cortège de création parce qu’Il ne veut pas que ce soit un cortège qui sanctionne définitivement la mort de l’humanité par son échec de n’avoir pu se  convertir et tous ceux qui étaient autour de Lui. Cela n’a pas marché ? Il a été refusé ? On s’est moqué de Lui ? Rien ne Le fait dévier de sa course.

Le Christ est chez Lui : Il célèbre la Pâque dans une maison, comme d’ailleurs depuis les origines de l’Église et pendant longtemps, avant que le christianisme devienne un phénomène de masse ; l’eucharistie, la Pâque, était toujours un événement familial. Là, Il a voulu rassembler ses amis. Comme Il est partout chez Lui, Il s’improvise maître de maison dans une maison qui ne Lui appartient pas, le Cénacle. Il monte à la chambre haute, et Il commence le rituel de sa mort. Dans la maison, Il est chez Lui, Il nous guide, nous pilote, ordonne le repas, et, par une sorte d’humour, Il ne va pas mettre l’accent sur ce qui était le plus typique du repas pascal, manger l’agneau pascal ; Il prend simplement la coupe et l’accompagne de pain sans levain, soit au milieu, soit à la fin du service. Il n’a pas besoin de prendre le plat principal, le petit apéritif du pain et du vin suffira pour faire comprendre à ses disciples que le repas ne se terminera pas. Dans une autre version, celle de saint Luc, Il dit : « Je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’à ce que Je sois passé dans le Royaume de Dieu », c’est-à-dire : « Si J’y passe, c’est pour que vous y passiez aussi. » Nous vivons donc dans la phase apéritive de la Création : Jésus nous fait découvrir qu’en se faisant serviteur de tous, Il se met à la disposition de tous pour leur faire partager, et nous faire partager le pain.

Je voudrais mentionner aujourd’hui un aspect assez extraordinaire de notre fête : un paroissien, Niels, m’a demandé il y a quelque temps de pouvoir faire sa première communion. Il la fera parmi nous aujourd’hui et Niels, nous considérons maintenant que vous faites partie de la famille. Nous "prendrons l’apéritif" tous les dimanches avec vous avec le Corps et le Sang du Christ.

Voilà donc le contexte. Mais après, comment peut-on recréer le monde ? On dit toujours que Dieu a créé le monde par sa puissance : on en a plein la vue, on est ébloui. Là non, Il va refaire le monde avec des gestes d’une simplicité étonnante : Il va se faire apporter une cruche d’eau, Il commence à verser de l’eau sur les pieds de ses disciples, pour leur laver les pieds. Lui est ceint du linceul au niveau du buste, mais avec les disciples, Il choisit les pieds. C’était le geste traditionnel de l’hospitalité, mais cela a une signification tout à fait étonnante : ces pieds sont faits pour marcher. Le Christ leur dit : « Moi, Je mets le tablier pour être à votre service, mais c’est pour que vous marchiez. » Et c’est cela le paradoxe de toute assemblée eucharistique : Celui qui est devant nous, Celui qui est au milieu de nous, Celui qui dit « ceci est Mon corps, ceci est Mon sang », Celui-là se déplace autour de la table, mais Il lave les pieds de ses disciples pour leur dire : « Vous avez des pieds, tant que vous êtes sur la terre, servez-vous en pour vous avancer à la rencontre de mon Royaume. »

Frères et sœurs, cette création est tout à fait étonnante. Le Christ est un inventeur de la liturgie absolument extraordinaire parce que personne n’avait pensé à ça dans le rituel classique de la Pâque chez les juifs. Il dit : « C’est le dernier moment, Je prends la liberté, Je suis heureux d’être avec vous et Je vous fais partager la joie d’être là parmi vous, à votre service, pour vous remettre en marche. » Ce geste du lavement des pieds, ce sont non seulement les pieds pour être remis en route, pour que les apôtres Le suivent, mais c’est aussi le geste de l’eau. De bons interprètes modernes ont dit que peut-être le lavement des pieds était le baptême des apôtres. On n’en sait rien. Je pense plutôt que le baptême des apôtres était qu’ils vivaient tous les jours avec Jésus. Le vrai baptême, c’est de vivre avec Dieu. Que Jésus ait voulu marquer alors que le lavement des pieds était la mise en route pour partir vers le Royaume, c’est presque comme s’Il disait : « Je vais partir, vous ne savez pas où, mais vous avez toute liberté de marcher. » Les anciens le savaient, quand on était en prison, on était privé de la liberté d’aller et venir. Jésus leur dit : « Moi, Je vais accomplir ma Pâque, maintenant, vivez la liberté que vous donne votre démarche, que vous donnent vos pieds. »

Dernier aspect, peut-être le plus triste et en même temps le plus paradoxal : cet évènement est le dernier qu’Il vit avec Judas. Il lave les pieds de tous les disciples, ça veut dire que dans le groupe des douze, il y en a un qui va trahir le Maître. Quand Il les rassemble pour faire l’Église – c’est pour cela qu’Il le fait avec tous les disciples – Il leur dit : « Vous avez la plénitude d’entrer dans le mystère de l’Église, mais l’un de vous Me trahira. » Il célèbre son sens du service même au service de Judas qui va Le trahir. Dans le projet du Christ de nous recréer, au moment où Il va disparaître de notre vue, de la terre, même s’il y a des gens indignes, pécheurs, Il célèbre quand même le mystère du service de l’humanité.

Frères et sœurs, il y a toujours un petit Judas qui sommeille en nous, il ne faut pas se faire d’illusion. On sait que personne d’entre nous n’est digne de recevoir l’eucharistie, c’est pour cela qu’on dit toujours : « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole… ». On devrait dire : « Fais seulement un geste et viens me laver les pieds » ! C’est cela qui est fascinant dans cette histoire, l’un de vous Me livrera : sitôt que Judas reçoit la grâce de vivre sa liberté, Jésus ne la lui retire pas, il peut encore changer d’avis, mais Judas marque le fait que l’Église ne sera pas une Église des purs. Certes tous sont baptisés, tous se font laver les pieds par le baptême, tous reçoivent leur liberté par le baptême et hélas, il y en a qui perdent le sens même de cette liberté. Cela ne fait pas reculer le Christ : Il sait qu’il y a Judas, Il sait très bien ce qui va arriver mais Il ne lui retire pas son amour et à lui aussi, Il donne une liberté sur laquelle Judas ne comptait plus.

Frères et sœurs, la recréation du monde n’est pas très facile. Jésus n’a pas choisi un moyen tout à fait ordinaire. Il a voulu prendre ce moyen le plus simple, le plus ordinaire, de dire : « Vous êtes ce que vous êtes, les douze, Je vous ai formés, Je vous ai accompagnés, Je vous ai appris à aller à la rencontre des autres pour annoncer la venue du Royaume, vous avez plus ou moins bien fait le métier. » Il ne donne pas de note, ni de compliment ni de diplôme mais Il leur dit : « L’affaire ne se jouera plus uniquement ici-bas sur la terre, même si c’est le moment où Je vais donner ma vie, mais elle sera en toute continuité entre le maintenant que nous vivons ensemble et le maintenant, plus tard où nous nous retrouverons tous ensemble auprès du Père, dans le Royaume de Dieu. » Et ça, c’est une promesse extraordinaire que Jésus a voulu faire au moment où Il était apparemment le plus démuni, le plus menacé et aussi le plus fragile.

Frères et sœurs, nous croyons toujours que la Création est une œuvre de puissance, ce que je veux bien croire, mais la recréation est une œuvre tout à fait paradoxale qui mise uniquement sur la fragilité et la vulnérabilité de Jésus dans sa propre chair et c’est cela qui nous Le rend si proche et qui nous invite maintenant à découvrir la beauté du geste que je vais faire auprès d’un certain nombre d’entre vous, c'est-à-dire laver les pieds, vous donner la liberté, celle que le Christ veut vous donner, pas simplement celle dont on use habituellement, plus ou moins bien d’ailleurs, mais simplement parce que c’est la liberté que Dieu veut restaurer, veut redonner dans toute sa plénitude et dans toute sa beauté. Amen.