DIEU AUX PIEDS DES HOMMES

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Cène du Seigneur – année B (jeudi 28 mars 2024)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Vous M'appelez Seigneur et Maître et vous faites bien, car Je le suis. »

Frères et sœurs, lorsque nous pensons au Jeudi Saint, nous pensons spontanément à l'institution du sacrement qu'on appelle l'eucharistie. Ce sacrement a un rôle essentiel pour nous, car nous vérifions la parole et la vérité de la parole du Seigneur lorsqu'il a dit : « Prenez et mangez, ceci est mon corps, prenez et buvez, ceci est mon sang ». Jésus au cours du dernier repas, a voulu manifester sa présence et manifester ainsi que par cette présence, Il continuerait à être avec nous comme Il l'a promis, tous les jours jusqu'à la fin du monde. C'est le sacrement de la présence. C'est pour ça que ce sacrement, à juste titre, a pris une telle importance dans notre manière d'être et d'exister comme chrétien. C'est pour ça que dès le début, les chrétiens ont pratiqué tous les dimanches – jour du Seigneur – le mystère de la présence de Jésus. Du coup, l'autre geste que le Seigneur a fait vis-à-vis de ses disciples, sans doute en même temps ou peu après, le lavement des pieds que nous allons célébrer, ce geste paraît devoir être remis au second plan. 

Effectivement, à partir du moment où on a la présence du Christ, que peut-on peut demander de plus ? On a considéré que ce geste était une sorte de geste extraordinaire, qu'on ne faisait que le Jeudi Saint. C'était d'ailleurs entre nous plus commode pour agencer la liturgie, parce que s'il fallait tous les dimanches matin trouver douze candidats pour se faire laver les pieds, on n’en sortirait plus. Toujours est-il, c'est autre chose. Et qu'est-ce, en fait ? C'est un geste qui a été décisif dans la manière dont Jésus a voulu expliquer ce qui allait se passer à ce moment-là.

Jésus n'a pas besoin de manifester sa présence à ses disciples, puisqu’Il est là au milieu d'eux. Mais ensuite, évidemment, Jésus peut faire autre chose. Il est en train de révolutionner la conception de la religion. Rien que ça. Et nous, comme nous aimons avoir une religion, un comportement religieux bien ciblé, bien mesuré, bien cadré, au fond, ça nous intéresse moins. On croit déjà savoir ce que Jésus a voulu faire. Or, à ce moment-là, Il a complètement inversé la compréhension même de notre existence religieuse. Comment ?

Comme vous le savez, beaucoup – non seulement des chrétiens, mais aussi d'autres religions et des athées qui depuis ce temps-là ont critiqué toutes les religions – pensent que Dieu ou les dieux, ont la puissance et le pouvoir dans la religion. Cela paraît clair. Même dans notre Credo, nous disons : « Je crois en Dieu le Père tout-puissant ». Tout est alors réglé, c'est Lui qui sait tout ce qu'Il doit faire et qui va agencer tout son rapport de nous avec Lui. Par conséquent, quand on parle d'un Dieu qui est là, il faut que ce soit un Dieu qui montre ce qu'Il est capable de faire. Remarquez-le bien, si vous relisez les évangiles attentivement, quand les disciples ont suivi Jésus, vous vous apercevrez qu’ils ont une manière de concevoir le Rabbi Jésus de Nazareth qu'ils ont décidé de suivre, exactement sur ce modèle-là. On va simplement renouveler un nouveau modèle d'un Dieu tout-puissant.

C'est pour ça que les disciples – il ne faut pas se faire d'illusions – jusqu'à ce moment de la soirée du dernier repas, ont dans la tête que s'ils ont suivi Jésus, c'est pour avoir quelqu'un qui leur garantit d'abord par lui-même son pouvoir et qui peut le transmettre aux autres. Dès le début donc, dans le groupe des disciples, il y a cette idée que si on croit en Dieu, c'est parce qu'Il a du pouvoir. Il contrôle, Il gère tout, Il a tout créé et Il mène tout à sa fin. Sauf que Jésus fait un geste au moment même de la fin de ce repas où Il va s'avancer vers la mort. C'est pour cela que ce geste du lavement des pieds dans l'évangile de saint Jean bouleverse la compréhension des disciples. Que fait-Il ? Il fait le geste par excellence de l'humiliation et du service.

C'est Lui, Jésus. Ils ne savent pas ou ils savent encore approximativement qui Il est, s'Il est Fils de Dieu, s'Il est Dieu. Tout cela est un peu en suspens dans leur tête. Mais voilà qu'Il fait un geste normalement inadmissible. En effet, quand Jésus a été accompagné de ses disciples, c’est Lui généralement qui donnait les ordres : « Allez préparer la Pâques », « Je le veux, sois guéri », « Je veux ceci, cela », « Que puis-je faire pour toi ». Ils sont restés sur ce modèle d'un Rabbi, avec des prétentions extraordinaires du point de vue religieux, mais qui dépasse le pouvoir humain. C'est un Rabbi qui a une force et une énergie religieuses extraordinaires et donc on peut Lui faire confiance. Or, Il fait le geste – c'est peut-être ce que nous avons du mal à comprendre parce que nous ne vivons plus dans la même culture et dans les mêmes habitudes et les mêmes gestes – de laver les pieds des disciples, juste au moment où Il va partir.

Le fait de vouloir laver les pieds est un geste d'hospitalité. Il accueille les disciples, mais d'une façon nouvelle, puisqu’au lieu de leur dire simplement : « Maintenant Je vais tout vous expliquer, vous allez savoir tout ce que Je vais faire demain ». Il leur dit : « Je me mets à genoux devant vous et Je vais vous laver les pieds ». Le geste – pour nous aujourd'hui, c'est de la littérature ! – était presque fait pour couper tout élan et toute fidélité des disciples. Comment croire en quelqu'un qui est Seigneur et Maître, en Le laissant, Lui, se mettre à vos pieds et vous laver les pieds comme un esclave ? Car laver les pieds, c'était le métier des esclaves dans une maison qui vous accueillait. Si vous aviez longuement marché, fatigué, l'esclave venait et vous lavait les pieds pour vous soulager. Mais ce n'était pas du tout une marque de supériorité de la part de celui qui lavait les pieds. Ici, Jésus commence à expliquer aux disciples : « Vous m'appelez Seigneur et Maître, d'accord, mais Je suis venu pour autre chose ». Quoi donc ?

Frères et sœurs, c'est cela qui est vraiment fascinant dans le geste. Jésus est reconnu par ses disciples, avec toute la valeur spirituelle, religieuse de son enseignement, de sa parole, de sa manière de rencontrer les hommes de son temps. Tout cela, ils l'ont dans la tête. Et ils pensent effectivement que Jésus a vraiment une mission, de Messie dira-t-on, c'est-à-dire de quelqu'un qui va changer la vie de son peuple. Mais comment va-t-Il l'exercer ? Pour eux, c'est évident, si Jésus va déchaîner sa puissance – ils ne pensent pas encore d'ailleurs à la mort – c’est en s'imposant à son peuple. Donc ils voient que les choses ne marchent pas très bien. Mais c'est évident, si Jésus doit réussir, il faut qu'Il réussisse par une expérience de pouvoir.

Or, le fait de laver les pieds est précisément de dire aux disciples : « Jusqu'ici, vous avez cru que la caractéristique du pouvoir de Dieu était de vous dominer, de vous conduire et de vous amener à un état supérieur de l'existence. Tout cela, c'est inutile. Je suis là au milieu de vous ce soir pour vous dire que Je suis vraiment Dieu, mais que ma manière d'être Dieu change radicalement par rapport à tout ce que vous aviez imaginé. Jusqu'ici, vous imaginiez Dieu comme le sujet d'un pouvoir, maintenant, Je suis à vos pieds ».

Je crois – il ne faut pas se faire d'illusions, personne ne réalisait ce que cela pouvait vouloir dire ni ne pouvait l’accepter – que même encore aujourd'hui, la plupart du temps quand on parle de Dieu, c'est la toute puissance céleste. Mais ici, ce que Jésus voulait manifester, c'est qu’Il se mettait au pied des hommes. Il ne renonçait pas à apporter le salut, Il ne renonçait pas à apporter l'accomplissement de la destinée humaine telle qu’on l'avait imaginée ou rêvée dans l'Ancien Testament. Mais par une tout autre manière, non pas en s'imposant, ni en manipulant, ni en tenant les gens, mais en se mettant à leurs pieds.

C'est pour cela que saint Pierre ne peut pas supporter cette affaire. Lui, a compris plus vite que les autres, en disant : « Me laver les pieds, ça ne tient pas debout et ce n'est pas ce que j'attends de Toi. Jamais un Dieu n'a fait cela, jamais un Dieu ne s'est mis au pied des hommes ». Et Jésus lui dit : « Si Je ne fais pas cela pour toi, tu n'auras pas part à mon salut. Tu n'auras pas part à ma destinée ». À ce moment-là, saint Pierre, toujours en rêve de puissance dit : « Si c'est pour avoir le pouvoir, lave-moi les pieds, les mains, la tête et tout ce qu'il faut ». Donc il retransforme le geste en geste de puissance et de pouvoir sur lui. Et Jésus lui dit : « Ce n'est pas cela, à partir du moment où j'ai posé ce geste, c'est à chacun de vous de le recevoir et chacun de vous devra inventer la vie et le salut qui va avec ».

Frères et sœurs, c'est un texte absolument corrosif dans la critique de la religion telle qu'on la comprend et surtout qu'on la comprenait à l'époque, du point de vue traditionnel. Il s’agit de transformer le pouvoir de Dieu sur le monde en un Dieu qui se met au service du monde, un Dieu qui se fait humble au milieu du monde.

Frères et sœurs, vous me direz que ça ne change pas grand-chose. C'est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de gens capables d'imaginer ce que veut dire cette manière nouvelle dont Dieu a voulu être au milieu des hommes. Nous préférons tellement un Dieu qui fait des miracles, qui guérit les paralysés, qui fait des choses extraordinaires, qui fait un grand nombre de conversions. Tous les rêves de pouvoir sont fixés, focalisés sur Dieu. La belle affaire !

Ce qu'il a voulu nous montrer, c'est qu’à partir du moment où Il entrait dans la condition humaine, Il a voulu prendre la condition humaine parce qu'elle est faible, parce qu'elle est sans pouvoir, et Il a voulu vivre pauvre parmi les pauvres, et Il a voulu vivre démuni au milieu de son peuple, précisément pour montrer que si Lui, Dieu, voulait être parmi nous, si Dieu voulait nous rassembler tous, Il ne le voulait pas par des moyens humains, mais Il était là simplement pour nous faire découvrir sa nouvelle façon d'agir.

Car, frères et sœurs, il faut bien se rendre compte de cela, quand on entre dans la Semaine Sainte, on célèbre le salut de Dieu, c'est clair, on célèbre le fait que nous espérons que Dieu sauvera les hommes. C'est clair. Mais comment ? Et combien de fois sommes-nous en train de réclamer à Dieu d'autres moyens pour nous sauver que ceux qu'Il met en œuvre pour nous ? Le Fils de Dieu fait donc un travail de sape. Il veut déconstruire tout ce qui nous paraît être le meilleur moyen de faire que notre foi, notre vie, notre charité s'imposent. Il dit non : « Tout ce que Je vous donne aujourd'hui, maintenant, il faut que vous l’appliquiez et que vous inventiez la nouvelle manière d'être mes disciples ».

Frères et sœurs, je crois que cela, nous avons souvent beaucoup de mal à l'admettre. Nous aimerions tellement avoir un Dieu qui évidemment fait de temps en temps des bonnes manières pour dire : « Oui je suis Dieu, mais Je vous aime bien, et puis on ira tous au paradis et puis on fera une bonne séance de religion "bisounours" là-haut ». Non, précisément, ce n'est pas ce qu’Il veut. Ce qu'Il veut, c'est que nous découvrions dans le mystère du service d'être au pied de nos frères, que nous découvrions la grandeur du salut de Dieu. Et c'est cela qu'Il a fait, et c'est pour cela que Jean a mis en évidence ce récit du lavement des pieds pour bien montrer qu'à ce moment-là, Jésus, au moment où Il va passer à l'acte pratique de sauver le monde, met bien en évidence que cet acte de sauver le monde n'est pas un acte de pouvoir, c'est un acte par lequel Jésus accepte de se faire le plus humble et le dernier de tous pour nous faire découvrir que notre manière de partager le salut, d'accueillir le salut de Dieu et de le reconnaître et de le proclamer, n'est pas le fait que nous, nous maîtrisons Dieu, ou par Dieu les autres. Mais que simplement, quand Il est là, Il nous apprend ce qu'est la grandeur et la vérité de ce geste tout simple. « Je vous ai donné l'exemple pour que vous fassiez comme Moi ».

C'est cela que nous allons maintenant célébrer par ce geste du lavement des pieds. Amen.