MIS EN ROUTE PAR L'EUCHARISTIE
Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Cène du Seigneur – année A (jeudi 6 avril 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs qu'est-ce que le culte ? C’est un acte éminemment et spécifiquement religieux qui touche pratiquement toutes les religions du monde. Il y a quand même quelque chose d'assez spécifique dans la manière dont Jésus a pratiqué ce culte avec ses disciples. Il a inventé, si je puis dire, un culte en déambulatoire.
Jésus a vécu sur la route, sur le chemin. On le retrouve un jour à Jérusalem, un jour à Sidon, un jour à Sichem, un jour à Nazareth, un jour à Capharnaüm… Il est toujours par les chemins. On peut penser que c’était la meilleure pub de l'époque : expliquer par des rencontres, des discussions etc. Mais c'est plus profond que ça. Nous-mêmes avons petit à petit adopté cette méthode dans laquelle on se dit que pour être un bon chrétien, il faut rester de temps en temps soit à genoux pour prier, soit dans une bibliothèque pour étudier la parole de Dieu. Par conséquent, nous avons des schémas : la vie telle que nous croyons que le Christ nous l'a proposée, est une vie dans laquelle chacun d'entre nous reçoit des indications, des paroles, des explications, des rites de comportement, et nous pensons que tout cela se vit dans une certaine immobilité.
Et pourtant, dès les débuts, vous avez entendu tout à l'heure le texte de l'Exode qui raconte le moment fondateur de la religion juive, qu'est-ce que l'exode ? C’est la Pâque. C'est une fuite, non pas une fuite en avant par peur, mais une fuite en avant pour découvrir la liberté. C'est pour ça, vous vous souvenez des détails qui sont évoqués dans le texte, que les Hébreux célébraient la Pâque, un bâton à la main, avec le souci de préparer un repas rapide – de l'agneau grillé, des pains sans levain cuits à la hâte sur la pierre, et puis surtout, c'était le repas qui inaugurait la transhumance. On ne le dit pas, mais c'est pourtant fondamental : quand les Juifs célèbrent la Pâque, ils célèbrent la liberté d'aller et venir. C'est d'ailleurs pour ça que la Pâque, telle que les Hébreux la comprenaient, n'était pas du tout une Pâque figée avec simplement des rites à accomplir, le calcul du nombre d'assiettes et de rations d’agneau pour chacun dans la maison. C'était beaucoup plus que ça, une sorte d'improvisation pour partir. Et c'est ainsi qu'on avait gardé ce souvenir de la Pâque comme la Pâque du départ.
On en est loin aujourd'hui. Nous pensons toujours que la Pâque, c'est quelque chose qui se célèbre rituellement, tranquillement dans les églises, mais je vous ferai remarquer qu'il nous reste quand même quelques signes pour nous faire comprendre que c'est en mouvement. Dans la nuit de Pâques, nous commençons par célébrer dehors puis, et c’est un des éléments fondamentaux de la vigile pascale, nous accompagnerons les catéchumènes en les faisant entrer dans l'église pour qu'ils découvrent un ailleurs. On part ailleurs.
Si donc on reprend tout cela avec une certaine profondeur, c'est plus difficile, reconnaissez-le, de célébrer un culte dans un mouvement, en train de partir, en train de bouger, que de célébrer un culte où nous sommes tous assis calmement comme nous le sommes aujourd'hui, parce qu’on s'est dit qu’il ne fallait plus bouger, en attendant que Jésus nous interpelle. Mais en réalité, la Pâque est le mouvement que Dieu donne à son peuple pour que, quittant la servitude, il s’en aille vers la liberté.
Et c'est pour ça que les textes de ce soir devraient nous réveiller un peu. On parle aujourd'hui de la mission dans l'Église. On envisage la mission comme de parler avec les voisins alentour. On ne se mouille pas ! Mais la mission est le mouvement par lequel nous sommes envoyés et c'est parce que les Hébreux ont été envoyés à travers le désert pour aller rencontrer Dieu et recevoir la Loi, que la Pâque du Seigneur a gardé pour les Hébreux une signification irremplaçable. Ce n’est pas du tout la prise de la Bastille. La prise de la Bastille, c’est la prise d’un lieu. On aime, on n'aime pas, mais en réalité on s'installe, on prend un lieu et on dit « c’est à nous ». Ici, ils partent, ils perdent toute référence locale. Ils partent, et si on lit tout le livre de l'Exode, c'est-à-dire le départ, la sortie, c’est le cœur de la conviction de la liturgie israélite : on part, on y va. Et même si à certains moments c'est un petit peu difficile, si de temps en temps les Hébreux se plaignent qu'il n’y a plus à manger, qu’il n’ y a pas assez de pain, de cailles, qu’il n’y a plus rien, qu’il n’y a pas de manne, ça n'empêche qu’au fond, on mange, non pas pour être assis, pour manger. (D'ailleurs, Paul voit toujours le fait de s'asseoir au désert comme quelque chose de mauvais. Il dit : « Le peuple, s'assit, mangea et but, et après tous meurent dans le désert ». Il veut dire que si on s'installe un peu trop dans le camping pour le casse-croûte, on risque de perdre toute la dynamique de la Pâque.)
Quand Jésus a décidé de célébrer la dernière Pâque, c'est tout à fait conscient dans sa tête : « J'ai désiré d'un grand désir manger cette pâque » ce qui veut dire : « Je sais très bien que c'est la dernière fois, donc Je vais ailleurs, et là où Je vais, vous ne pouvez venir ». C’est donc bien un rite complètement inséré dans un mouvement. Ce n’est pas : « Prenez vos petites écritoires et notez les paroles de la consécration que Je vais vous dicter ». Ce n’est pas inutile, mais ce n'est pas fondamental. Ce qui est donc extraordinaire, c'est que Jésus a voulu que sa mort soit un départ, un mouvement, un élan. Et alors, Il l'a illustré par deux gestes.
Le premier geste que nous connaissons tous, est celui que Jésus a accompli quand Il a demandé à ses disciples de préparer la Pâque. C'est ce qui nous a été raconté dans l’épître de saint Paul : « Il prit le pain et dit : "Prenez et mangez en tous" ». C'est la nourriture pour avancer. C'est pour ça d'ailleurs que chez les premiers chrétiens, on appelait la communion le viatique, c'est-à-dire littéralement le casse-croûte pour la route. Jésus voulait absolument que ses disciples comprennent que les gestes qu'Il faisait, ce qu'Il allait partager avec eux, n'étaient pas quelque chose de figé. C'est ce que Jésus veut déjà faire découvrir à ses disciples : « Quand vous communiez, ne restez pas sur place. Quand vous communiez, acceptez de vous déplacer, d’aller avec Moi. Moi, Je suis le premier qui ai pris le chemin pour aller vers le Père ». Il faudrait retrouver, je ne sais pas comment parce que la configuration de nos églises ne nous permet pas de trouver de solution simple, ce sens de la procession de communion. C’est nécessaire pour aller recevoir le pain pour la route.
Et puis la deuxième chose, et c'est d'une finesse et d'une élégance extraordinaire, c'est qu’Il a repris le geste du lavement des pieds. On dit toujours que le lavement des pieds est le geste réservé aux esclaves… Certes, on n’allait pas chez l'esthéticienne. On vous rinçait les pieds à grande eau. Mais le geste du lavement des pieds était le geste du service pour que les gens qui avaient marché, qui étaient donc déjà en route d'étape en étape, puissent bénéficier à un certain moment d’une sorte de soulagement, de paix, de bonheur, pour pouvoir continuer la marche, même s’il faut aussi s’asseoir pour manger ensemble, discuter et dormir pour repartir le lendemain. C'est pour ça qu'Il a lavé les pieds et pas les mains. Il a dit à ses disciples : « Vous avez deux pieds. Servez-vous-en et Moi, Je vous lave les pieds pour que vous compreniez que la seule chose que J'attends de vous, c'est que vous marchiez à ma suite ».
Frères et sœurs, on a souvent tendance à schématiser les rites, à minimiser l'épaisseur humaine qu'il y a dans les rites. Or ce soir, c'est Jésus qui dit : « Ce soir Je vous quitte, Je vais mourir, Je vais partir mais Je veux que vous ayez tous les moyens de Me suivre, et que vous receviez chacun l'eau qui sert à vous purifier, à vous assouplir, à vous rendre plus déterminé pour la marche et pour trouver cette dimension de l’eucharistie à laquelle vous risquez parfois de ne pas penser. C'est simplement que l’eucharistie est la manière dont le Christ nous dit : « Nous partons tous après du Père ».
C'est comme ça d'ailleurs, et je termine par-là, que les premiers chrétiens ont compris que quand on célébrait l'eucharistie, c'était eschatologique (c’est-à-dire orienté vers la fin). Eh bien c'est vrai. Quand on reçoit la communion, quand on reçoit le pain et le vin consacrés, c'est pour marcher vers le but. C’est extraordinaire, on n'y pense pas tout le temps, parce que si on dit qu'on va marcher vers le but, vers le terme, on se dit : « Ouh la la ! Le but, d’accord, mais pas trop vite, pas trop tôt ! Rien ne presse ! »
Ici, rassemblés pour l’eucharistie, nous sommes tous mis en route par la grâce du Seigneur et si nous nous posons des questions comme saint Pierre (Oui, mets m’en un peu sur la tête et sur les oreilles et sur les yeux, parce que comme ça, je serai plus pur), comme le dit Jésus, ça n'a aucun intérêt : « Ce n'est pas ce que Je veux. Ce que Je veux, c'est qu’à travers le geste de te laver les pieds, Je me mets à genoux devant toi pour que tu entres vraiment pleinement dans la démarche qui te conduit vers le Père ».
Frères et sœurs, dans deux jours, nous accompagnerons Murielle, Zora et Guilhem pour qu’ils reçoivent pour la première fois après leur baptême le Corps de Christ. On va les mettre en route avec nous pour qu'ils nous accompagnent et qu'ils découvrent la beauté de ce Dieu qui nous met en marche.