SEIGNEUR ET SERVITEUR LIBRE POUR LES HOMMES
Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint, messe de la Cène– année B (1er avril 2021)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, vous me permettrez – ce n’est pas un jeu – de poser au début de cette homélie une question aux enfants et notamment à Virgile qui va recevoir tout à l’heure pour la première fois le Corps et le Sang du Christ. Je ne suis pas sûr que vous répondiez exactement ce qu’il faut. Réfléchissez bien, c’est une question piège : qui sont vos meilleurs serviteurs ? [Silence prolongé de l’assemblée] Je crois que le silence en dit assez… Qui sont vos meilleurs serviteurs ? Pourtant vous les connaissez bien. Ils sont extrêmement gentils avec vous, très attentifs, chaque fois que vous avez besoin d’eux, ils sont là pour vous servir, ce sont de très bons serviteurs. [Réponse dans l’assemblée] Oui, ce sont les parents. L’honneur familial de la paroisse est sauf.
En effet, vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais vos parents ont été vos serviteurs avant même que vous existiez. C’est une chose extraordinaire à laquelle sans doute vous n’avez jamais pensé, mais avant que vous pensiez à vos parents, vos parents pensaient à vous. Et pas simplement en disant : « Aujourd’hui on pourrait faire ceci, aller à la Sainte-Victoire… ». Ils pensaient à vous parce qu’ils voulaient que vous viviez avec eux. Et non seulement que vous viviez avec eux mais ils voulaient que vous partagiez jour après jour tout ce qu’ils avaient dans le cœur. Au fond, des parents, vous n’imaginez pas – je ne veux pas faire de la pub pour les parents parce que je pense que vous êtes maintenant convaincus –, ce sont ceux qui portent dans leur cœur quelque chose de merveilleux, on appelle cela l’amour habituellement. C’est vrai ils vous aiment beaucoup, ils portent ces choses merveilleuses mais ils les portent avec l’idée qu’il faut absolument qu’eux parents, adultes, ils les partagent avec vous. S’ils ne les partageaient pas assez, pas totalement et en profondeur, ils seraient déçus. Et ils vont tout faire pour pouvoir partager tout cela avec vous, et cela ne va pas toujours comme sur des roulettes. Cela, les parents le savent bien. Et peut-être que parfois vous vous en rendez compte, et de temps en temps vous avez l’impression que vos parents veulent vous imposer ou vous proposer des choses dont vous n’avez pas envie. Mais ça n’empêche, eux, s’ils jugent que c’est important, ils ne démissionneront pas. Et s’ils pensent que pour vous c’est très important de faire ceci ou cela, ou de pratiquer telle activité, tel sport, ou d’essayer de bien travailler, d’apprendre à vivre comme il faut avec tout le monde, si vous ne voulez pas de cela, ils ne vous lâchent pas. Ce sont de très bons serviteurs. Car les serviteurs sont ceux qui savent ce qui est bon pour rendre service.
Aujourd’hui, nous fêtons la fête du Serviteur. Car, essayez de réfléchir au-delà du cercle de la vie de famille. Qu’est-ce qu’une vraie société ? Non pas une société dans laquelle on pense simplement à gagner de l’argent et à se faire valoir avec des émissions de télévision, mais une vraie société, un vrai groupe, une ville, que fait-on ? Par un autre biais, cela s’appelle généralement le travail, on essaie de tout faire pour être au service les uns des autres. Et je ne sais pas si vous réfléchissez à cela quand vous montez dans l’autobus, mais le chauffeur est à votre service. Cela ne veut pas dire que vous allez passer devant lui sans dire bonjour, en pensant qu’il est votre serviteur, ce serait bête. Cela veut dire que vous vous rendez compte que le monsieur ou la dame qui conduit est là pour vous servir.
Il n’y a pas de société qui fonctionne si on n’est pas au service les uns des autres, et nous voyons trop souvent hélas la société comme chacun qui essaie de tirer parti des autres, faire du bénéfice… Non, le fond du problème c’est d’être au service les uns des autres. Alors vous avez ces serviteurs qui sont vos parents – vos frères et sœurs, je mettrais un bémol, mais quand même les grands frères sont parfois les serviteurs des plus jeunes, cela se voit, et même les plus jeunes font aussi des caprices car ils trouvent que c’est normal de se faire servir par les plus grands, mais je ne traiterai pas ce sujet ce soir, ce serait trop compliqué. Mais vous comprenez cela, le service, c’est partout. Quand on est un être humain, on sait ce que c’est que d’être au service des autres.
Quand vous saurez vraiment être au service les uns des autres dans votre famille, dans votre école, dans les groupes que vous formerez, dans les clubs de détente, de sport, tout ce que vous voudrez, quand vous saurez avoir suffisamment de délicatesse à l’intérieur de votre cœur pour savoir que vous n’êtes pas là simplement pour écraser les autres, les surpasser, les dominer, quand vous en serez là, convaincus, persuadés, vous commencerez à comprendre ce qu’est la vie, car la beauté de la vie humaine c’est que nous sommes tous au service les uns des autres.
Alors je vous entends, nous ne sommes pas tous parfaits, « faut pas rêver », comme dit l’autre, mais c’est vrai quand même que le sens profond de notre vie, c’est le service. C’est mon premier point, c’est vous qui avez montré que vous commencez à bien comprendre quelle est votre place dans le cœur de vos parents, de ceux que vous aimez et de ceux qui vous aiment.
Mais il y a une deuxième chose étonnante, c’est que lorsqu’on utilise le mot « service », on ne dit pas « fais-moi un service », ou « je t’ordonne un service », cela ne marche pas en général, c’est même considéré comme assez impoli. On dit : « Est-ce que tu peux me rendre service ? » « Est-ce que je peux te rendre service ? » C’est curieux, c’est un des rares mots où on utilise ce verbe – on ne dit pas, en allant au travail, « je vais rendre travail à la fabrique ou au bureau ». Mais pour le service, on dit « rendre service ». C’est la conséquence de ce que je viens de dire : si nous sommes tous au service les uns des autres, nous sommes tous en échange de service. « Chaque fois que je fais quelque chose pour toi, c’est quelque chose du trésor que j’ai dans mon cœur que j’ai envie de partager avec toi, et je te le rends, je te le donne ». D’une certaine façon, le service est ce qu’il y a de plus gratuit. Jamais vos parents, à la fin du mois, ne diraient : « Voilà, avec tous les déplacements que j’ai dû faire pour aller à l’école… tu me dois tant ». Cela commencerait à aller mal dans la famille. Non, ils diront : « Je t’ai rendu service ».
Qu’est-ce que cela veut dire ? Peut-être ne vous l’a-t-on jamais expliqué, mais retenez le pour le reste de votre vie. Que fait-on quand on rend service ? On se rend compte qu’on est tellement lié les uns aux autres, entre frères et sœurs, entre enfants et parents, entre membres d’une même entreprise, d’un même projet, d’un même club, que si on s’entraide, on donne quelque chose de soi à l’autre. Ce n’est ni un salaire, ni un dû, ni un calcul : « Je te le rends, c’est comme si ce que je portais dans mon cœur pour toi, je te le devais depuis toujours ».
Nous ne méditons pas assez sur ce que c’est que le service. La plupart du temps aujourd’hui, on parle du secteur tertiaire et des services. Il faut se méfier de ce genre d’expression. En réalité le service, c’est quand il y va de la personne. Quand je te rends service, cela ne vient pas seulement de mon savoir-faire, de mon argent, cela vient essentiellement de mon cœur. C’est mon cœur qui va vers toi, qui est heureux de te rencontrer, je te rends service.
En devenant adulte, on l’oublie un peu, donc il ne faudra pas l’oublier, mais c’est fondamental et ce soir, c’est ce que nous fêtons. Jésus a dit : « Vous ne vous en étiez jamais rendu compte, Moi Je suis le Seigneur et le Maître, vous avez raison de me considérer comme tel, c’est juste. Mais quel rapport avez-vous avec Dieu ? Quel rapport avez-vous avec Moi ? Me considérez-vous comme quelqu’un à qui vous devez quelque chose ? Avant que vous Me deviez quelque chose, Moi Je vous ai rendu un immense service : Je vous ai donné la vie à travers vos parents, Je vous conduis jour après jour, J’ouvre votre cœur pour Me rencontrer et Me connaître, Je suis toujours près de vous parce que Je veux être votre serviteur ». Et comme semble-t-il les apôtres ne l’avaient pas très bien compris, alors que cela faisait déjà bien trois ans qu’ils vivaient avec Lui, Jésus est obligé de faire un geste. Et quel geste fait-Il ? Celui que vos parents vous ont fait depuis que vous étiez tout petit, ils vous ont donné le bain tous les soirs. Alors là évidemment, Jésus ne leur a pas donné le bain parce que c’était des adultes, mais Il leur disait quand même : « Nous sommes venus à Jérusalem, nous nous sommes beaucoup fatigués sur la route, nous n’avons pas toujours eu les pieds bien propres et nous avons souvent eu les pieds fatigués. Et bien aujourd’hui, c’est Moi qui vais vous laver les pieds et ce geste revient à dire : « Je vous dois la vie, le bonheur de vivre, d’exister, de marcher jour après jour, d’avoir confiance en Moi, et bien ce geste tout simple, c’est cela que cela veut dire ».
Frères et sœurs, je ne me suis pas adressé qu’aux enfants, vous l’avez bien compris. En fait, c’est une chose très importante. C’est vrai que cela nous paraît plus simple d’expliquer que Dieu est le grand manitou, le grand manipulateur de la vie humaine, individuelle ou collective, que c’est Celui qui domine tout, qui guide tout, qui sait tout, d’ailleurs la plupart du temps on se dit que s’Il savait vraiment tout, Il ne nous emmènerait pas dans la situation où nous sommes actuellement. Nous préférons L’envisager comme le grand Patron, le grand Maître. Mais veut-Il être considéré comme ça ? Apparemment non. Ce jour-là, en tout cas, Il s’est dit : « Avant que Je meure, il faut que Je leur fasse comprendre pourquoi Je meurs, et Je meurs parce que Je suis leur serviteur ». Lui n’a pas changé d’idée, Il sait qu’Il est notre Serviteur depuis qu’Il nous a créés. Le geste créateur est un geste de service, et c’est pour cela que le geste de Dieu créant Adam et Ève n’est pas le résultat d’un travail de bureau avec des ordinateurs pour voir comment on va disposer les neurones dans le cerveau, ce n’est pas un travail d’ingénieur. C’est un travail d’artisan. Ce qui fait le génie de l’artisan, c’est qu’il est là avec un petit peu de matière, quelques touches de peinture et quelques morceaux de terre glaise à modeler, et puis, comme si les doigts étaient au service de la terre, il fait une statue, une coupe, une cruche, et pour Dieu, l’homme, c’est un geste de service.
Ce soir, c’est cela, le Christ a ce geste de serviteur. Et donc, c’est cela qui nous est difficile à croire, Il leur rend service, c’est-à-dire, puisque nous existons, Il ne cesse de rendre tout ce qu’Il a en Lui-même pour nous le partager et le vivre avec nous. C’est comme cela que l’on doit entrer dans le mystère de la Passion, non pas d’abord avec des lamentations – « Oh ! le pauvre ce qui lui arrive, ce que c’est triste ! » – oui d’accord, mais ce qu’Il veut nous montrer c’est d’abord ceci : « Je suis votre serviteur, J’ai des trésors à vous partager, pendant longtemps vous n’avez pas voulu les partager, et bien allez-y maintenant, prenez le temps de les goûter et de les partager. Certes, dans un premier temps cela vous paraîtra un peu amer, terrible et même méprisant de mourir sous vos coups, mais cependant Je suis vraiment Celui qui vous sert parce que même quand vous Me traiterez mal, Je serai toujours votre serviteur ».
C’est cela les jours saints, la Passion dans laquelle nous entrons, c’est de découvrir à quel point Dieu n’a pas voulu être un maître et un dominateur, mais Il a voulu jusqu’au bout dans l’action de nous créer, de nous accompagner, de partager le pain, nous servir ; dans l’action de laver les pieds, se mettre à genou devant nous. Là, c’est effectivement le vrai visage de Dieu.
Alors prenons le temps ces jours-ci, même si ce n’est pas beaucoup de temps – il ne faut pas beaucoup de temps pour comprendre que Dieu est un serviteur. Quand on a découvert cela, non seulement c’est une libération pour nous mais en même temps, nous nous apercevons que c’est la liberté qu’Il nous donne pour être avec Lui, car le serviteur ne réclame pas – à l’époque de Jésus, il n’y a pas encore de syndicat – le serviteur est là, Il partage, Il prend soin, Il est attentif, Il rend, Il donne.
C’est cela qui nous est donné ce soir, Il veut nous faire comprendre que la vraie dimension de notre être humain, c’est d’être libre et d’être serviteur comme Lui-même est mort librement et a été notre serviteur. Amen.